Μοῖραι

Monsieur Tim Merrywater ne pouvait se souvenir en quelle journée les trois petites vieilles étaient venues s’installer sur le banc, en face de sa maison. Il habitait Golden square, ou du moins une enclave de ce minable jardin public, d’où il avait vue sur un bout de pelouse, un tronçon de haie vive et un banc. Il me semble qu’elles sont là depuis toujours, se dit-il un matin après avoir fait sa barbe et en s’apprêtant à savourer son chocolat et ses tartines grillées. Au fait, elles n’y étaient assises qu’après la méridienne, mais jamais il ne les avait vues arriver, ni même partir. Aux premières ombres du crépuscule, le banc était vide.

Il est vrai, se dit Merrywater, qu’à midi sonnant je prends mon lunch dans Beak Street, et que je m’attarde à converser avec le patron du grill-room, qui est un homme de commerce agréable. Le soir… Euh… Je ne sais pas … D’ailleurs, je ne suis pas installé à demeure devant la fenêtre, et puis… Cela n’a aucune importance. En ce disant, il faisait un accroc à la vérité et ne l’ignorait pas, car la sempiternelle présence des trois petites vieilles faisait naître en lui une obscure inquiétude.

Quand il pleut à verse, sont-elles là? … S’était-il souvent demandé, pour reconnaître ensuite, avec un malaise évident, qu’il n’avait jamais essayé de s’en rendre compte. Quand le baromètre descendra en vitesse vers pluie et grand vent, je ne tarderai pas à le savoir! Mais, lorsque le temps était revenu au beau fixe, il s’écriait avec colère, sinon avec un peu de désespoir: Hier il a plu à torrents, le vent enlevait des tuiles aux toits et je n’ai pas pensé à regarder si elles étaient là… C’est… C’est à ne pas croire!

Il lui arrivait de déposer sa pipe ou son livre pour les espionner derrière les rideaux et il avait fini par leur donner un nom qui, selon lui, seyait à chacune de leurs personnes: Tête de couleuvre, à la cause de la tête étirée en longueur et de la peau visiblement squameuse de la première; Pleine Lune, en raison du large visage lunaire et du ventre ballonné de sa voisine; quant à la dernière … Il avait frémi en l’appelant la Larve.

M.Merrywater était un bon gros célibataire, du bel âge mûr, qui vivait doucement sa vie, et ce qui était installé à la longueur d’une demi-journée en face de son home, troublait sa quiétude et son humeur. Je ne veux plus les voir! finit-il par gronder, et il se retira dans une chambre de sa demeure, donnant sur une courette intérieure. Il la trouva froide et maussade et, quelques minutes après, il était de retour dans son living-room, planté derrière les rideaux et les yeux fixés sur les trois petites vieilles sur le banc.

Je pourrai bien les tuer se dit-il un jour. Et le soir, même, comme le sommeil se dérobait, il se complut à commettre un triple meurtre en imagination: il tranchait la tête de la Couleuvre; il plongeait un long couteau dans le ventre de la femme lunaire; et, à grand coups de marteau, il écrasait la Larve. Ce rouge projet le réjouit au point qu’il s’endormit en riant.

Le lendemain, il reprit sa place derrière les rideaux, la tête encore pleine de pensées  vengeresses, quand soudain, un frisson d’épouvante le secoua: les trois vieilles tenaient leurs yeux braqués sur la fenêtre, leurs regards perçant la guipure des rideaux et s’emparant des siens. Trois paires de yeux noirs comme des disques de jais et terriblement immobiles. Une cloche conventuelle sonnait dans le soir, quand Merrywater se détourna du banc vide, d’où il n’avait pas vu disparaître les petites vieilles. Ses membres étaient lourds, et il dut faire un effort pour les mettre en mouvement. Il se rendit à peinte compte que, pendant des heures, il était resté figé sur place, les yeux rivés aux terribles yeux noirs de vieilles.

L’emprise des regards noirs se répéta-t-elle? Qui le saura jamais? Un soir, entre chien et loup -les premiers réverbères s’allumaient au fond de Golden square- Merrywater vit, pour la première fois, les trois vieilles se lever et quitter le banc.

Il poussa un grand soupir, se couvrit la tête de son désuet chapeau-montant et prit la porte. Les vieilles s’éloignèrent d’une lente démarche oscillante; elles quittèrent le square par Brewer street et s’engagèrent dans le dédale de rues, de ruelles et de venelles du Quadrant. M.Merrywater les suivait, mû par une force obscure qui le poussait aux épaules et à laquelle il ne songeait guère à s’opposer. Elle entrèrent enfin dans une cour remplie de formes vagues, franchirent un portail qui bâillait dans l’ombre et montèrent les marches d’un escalier de pierre, Merrywater toujours dans leur sillage. Celui-ci se vit soudain au milieu d’une grande chambre nue qu’éclairait la rouge lueur du soleil couchant. Là, pivotant comme de hideuses poupées mécaniques, les trois vieilles se retournèrent et fondirent sur lui comme des oiseaux de proie.

Tête de Couleuvre lui ouvrit la gorge d’un coup de hache.

Pleine Lune lui enfonça un couteau à double tranchant dans le ventre.

La Larve se mit furieusement à lui briser les os avec gros marteau de carrier.

Puis, dans une pièce voisine, dallée de granit bleu, elles découpèrent le cadavre, prélevant les quartiers de chair et incinérant les débris dans un énorme fourneau de brique et de tôle, leurs yeux de jais luisant de convoitise et la bave leur moussant aux lèvres.

Huit jours plus tard, les trois petites vieilles s’installèrent sur un banc de Red Lion square, en face des fenêtres de l’appartement occupé par M. Edouard Doublechin, un célibataire entre deux âges, gros, bien portant et d’humeur casanière.

Jean Ray

Léon Spilliaert

IVéme siècle, Ivoire, Gaule, Les Saintes Femmes au Tombeau

Les Parques ont regardé à l’écart, immobiles et muettes, la longue agonie de la Crucifixion. Lilith était là, elle aussi (qu’est-ce qu’elle est devenue, celle-là? Elle rôde encore). Puis le matin suivant, elles sont venues au Sépulcre. Mais elles n’ont pas vu de cadavre, à embaumer, comme les autres, pour poser le sceau du destin, clore l’histoire, couper le fil. Elles sont reparties le proclamer partout, douées maintenant de parole, devenues des puissances émues et bénéfiques, les Trois Maries.

Elles ont quitté la Palestine, traversé la mer des ténèbres, dans un bateau sans rames. Sous les noms de Marie Jacobé et de Marie Salomé elles se sont échoué en Camargue, aux Saintes Maries, comme Moïse dans les roseaux du Nil. Elles étaient accompagnées de leur esclave affranchie, maintenant leur égale, une princesse éthiopienne, la Sainte des Voyageurs, Sarah la Noire!

Quand notre âme est grise, et morne, nous les voyons, les Moires, comme des monstrueuses sorcières: nous balbutions qu’elles ont rêvé, que les tombeaux ne sont pas vides, que le monde est plein et que tout est écrit … Ce conformisme criminel est encore un choix, nous nous en avisons au moment d’être démembrés et mangés. Trop tard … Mais c’est une leçon pour ceux qui viennent. La transformation des Parques impassibles en Mères Dévoratrices, et du Destin en Enfer, est donc encore une aventure de la liberté, comme eût dit Sartre …

O bèlli Santo, segnouresso

De la planuro d’amaresso,

Clafissès, quand vous plais, de pèis nòsti fielat!

Mai à la foulo pecadouiro

Qu’à vosto porto se doulouiro,

O blànqui flour de la sansouiro,

S’es de pas que ié fau, de pas emplissès-là!

Frederic Mistral, Mirèio, Chant XII

Marlène Dumas