Mortis negotium in orbite mobili

Un titre en latin qui signifie à peu près Capitalisme et Pulsion de mort.

Alors qu’à l’époque du capitalisme traditionnel la pulsion de mort était canalisée par les grandes guerres, c’est, à partir des années 1960-1970, dans la société de consommation, dans l’acte de consommer, et dans la relation avec autrui telle que les règlent les schémas numériques, que la pulsion de mort trouve dans les canaux mêmes de la vie collective le lieu de son déploiement. Un déploiement qui est déni de la finitude, et a fini par tuer la mort elle-même. Le seul mythe moderne est celui du zombi.

Toutes tendances portés à leur paroxysme par l’épidémie de Covid-19 …

*

J’aimais beaucoup ma mère. Après son enterrement, après que l’on eut descendu le cercueil, la famille rentra à la maison pour attendre son retour.

Je n’avais que huit ans à l’époque. De la cérémonie obligée je ne me rappelle pas grand-chose. Je me rappelle que le col de ma chemise de l’année précédente était bien trop serré et que la cravate, chose toute nouvelle pour moi, me faisait l’effet d’un nœud coulant autour du cou. Je me rappelle que cette journée de juin était trop belle pour une réunion aussi solennelle. Je revois oncle Will qui n’arrêtait pas de boire ce matin-là et la bouteille de Jack Daniel’s qu’il avait sortie dans la voiture sur le chemin du retour. Je revois la figure de mon père.

L’après-midi n’en finissait pas. Je n’avais aucun rôle à jouer dans la réunion de famille de ce jour-là, et les grandes personnes ne faisaient pas attention à moi. Je me suis retrouvé en train de déambuler d’une pièce à l’autre un verre de Fraîche-Heure tiède à la main, jusqu’à ce que je m’échappe dans le jardin derrière la maison. Même ce paysage familier fait pour le jeu et l’isolement était gâté par les gros visages blêmes collés aux fenêtres du voisin. Aux aguets. Dans l’espoir d’apercevoir quelque chose. J’ai eu envie de leur crier après, de leur lancer des cailloux. Au lieu de ça je me suis assis sur le vieux pneu de tracteur qui nous servait de bac à sable. Posément, j’ai vidé le Fraîche-Heure rouge dans le sable et regardé la tache de plus en plus large y creuser un petit cratère.

Ils sont en train de la déterrer en ce moment.

J’ai couru à la balançoire et me suis mis à pousser rageusement des jambes sur la terre à nu. La rouille faisait grincer le métal et un des pieds du portique sortait du sol.

Non, c’est déjà fait, imbécile. En ce moment ils sont en train de la brancher sur leurs grosses machines. Est-ce qu’ils vont lui réinjecter du sang neuf?

J’ai pensé à des guirlandes de flacons. Je me suis souvenu des grosses tiques rouges qui s’accrochaient à notre chien en été. De rage, je me suis lancé bien haut, projetant les pieds en l’air de toutes mes forces, alors que je montais déjà à la hauteur maximum.

Est-ce que ce sont d’abord ses doigts qui remuent? Ou est-ce que ce sont simplement ses yeux qui s’ouvrent comme quand une chouette se réveille?

J’ai atteint le sommet de mon amplitude et j’ai sauté. L’espace d’une seconde je me suis retrouvé privé de poids et j’ai flotté au-dessus de la terre comme Superman, comme un esprit échappé du corps qui l’abritait. Puis la pesanteur a repris ses droits et je suis retombé lourdement sur les mains et les genoux. Je m’étais écorché les paumes et sali le genou droit sur l’herbe. Maman n’allait pas être contente.

Ils sont en train de lui faire faire quelques pas maintenant. Peut-être qu’ils l’habillent comme un des mannequins dans la devanture de Mr. Feldman.

Mon frère Simon est sorti dans le jardin. Il n’était que de deux ans mon aîné, mais il m’a fait l’effet d’un adulte cet après-midi-là. Un vieil adulte. Ses cheveux blonds, comme les miens coupés de frais, pendaient en mèches molles sur son front pâle. Il avait les yeux fatigués. Simon me criait rarement après. Mais il l’a fait ce jour-là.

Allez, rentre. C’est presque l’heure.

Je l’ai suivi à l’intérieur. La plupart des parents étaient partis, mais on pouvait entendre oncle Will dans le salon. Il parlait fort. On s’est arrêtés dans le couloir pour écouter.

Pour l’amour du ciel, Less, il est encore temps. Tu ne peux pas faire ça.

Il articulait mal. Il avait continué à boire, c’était clair. Simon a mis un doigt sur ses lèvres. Un ange est passé.

Less, pense seulement à ce que ça va te coûter. Quel est… Combien… Ça représente vingt-cinq pour cent de tout ce que tu possèdes. Pour combien d’années, Less? Pense aux enfants. Qu’est-ce que ça va …

C’est fait, Will.

On n’avait jamais entendu papa parler de cette façon. Il n’y avait dans sa voix aucune volonté de convaincre, comme lorsque oncle Will et lui discutaient politique tard le soir. Aucune tristesse, comme lorsqu’il nous avait parlé, à Simon et à moi, la première fois où il avait ramené maman de l’hôpital. Non, seulement quelque chose de définitif.

La discussion a continué. Oncle Will s’est mis à crier. Même les silences étaient pleins de colère. On est allés chercher un Coca à la cuisine. Quand on est revenus dans le couloir, oncle Will a failli nous renverser tellement il était pressé de quitter la maison. La porte a claqué derrière lui. Il n’a plus jamais remis les pieds chez nous.

Ils ont ramené maman à la maison juste après la tombée de la nuit. On regardait par la baie vitrée, Simon et moi, et on sentait les voisins aux aguets derrière leurs carreaux. Seuls tante Helen et quelques parents proches étaient restés. J’ai senti la surprise de papa quand il a vu la voiture. Je ne sais pas à quoi on s’attendait -peut-être à un long fourgon mortuaire comme celui qui avait transporté maman au cimetière le matin.

Ils sont arrivés dans une Toyota jaune. Il y avait quatre hommes avec maman dans la voiture. Au lieu de costumes sombres comme celui que portait papa, ils avaient des chemisettes pastel. Un des hommes est sorti de la voiture et a offert sa main à maman.

J’ai eu envie de me précipiter à sa rencontre, mais Simon m’a retenu par le poignet et nous sommes restés dans le vestibule pendant que papa et les autres grandes personnes ouvraient la porte.

Ils ont remonté l’allée à la lueur des lampadaires de la pelouse. Maman et les deux hommes qui l’encadraient -mais ils ne l’aidaient pas vraiment à marcher; ils ne faisaient que la guider un peu. Elle portait la robe bleue légère qu’elle avait achetée chez Scott juste avant de tomber malade. Je m’attendais à lui voir un teint pâle et cireux -comme lorsque je regardais dans l’entrebâillement de la porte de la chambre avant que les employés des pompes funèbres ne viennent emporter le corps -mais son visage empourpré, presque bronzé, respirait la santé.

Quand ils ont pris pied sur le perron, j’ai remarqué qu’elle était très maquillée. Maman ne portait jamais de maquillage. Les deux hommes aussi avaient les joues roses. Tous trois avaient le même sourire.

Quand ils sont entrés dans la maison, je crois qu’on a tous fait un pas en arrière -sauf papa. Il a posé les mains sur les bras de maman, l’a regardée un long moment, et l’a embrassée sur la joue. Je ne crois pas qu’elle lui ait rendu son baiser. Son sourire n’a pas changé. Le visage de papa était ruisselant de larmes. Je me sentais tout gêné.

Les Résurrectionnistes disaient quelque chose. Papa et tante Helen ont hoché la tête. Maman restait là sans bouger; elle continuait de sourire légèrement tout en regardant poliment l’homme à la chemise jaune tandis qu’il parlait, plaisantait et donnait des petites tapes dans le dos de papa. Puis ça a été notre tour d’embrasser maman. Tante Helen a fait avancer Simon, qui me tenait toujours par la main. Il lui a donné un baiser sur la joue et s’est dépêché de retourner auprès de papa.

Je lui ai jeté les bras autour du cou et je l’ai embrassée sur les lèvres. Elle m’avait beaucoup manqué. Sa peau n’était pas froide. Seulement différente. Elle me regardait bien en face. Baxter, notre berger allemand, s’est mis à gémir et à gratter à la porte donnant sur le jardin. Papa a emmené les Résurrectionnistes dans son bureau. On a entendu des bribes de conversation au bout du couloir.

… Si vous vous dites qu’elle a simplement eu une attaque …

Combien de temps sera-t-elle …

Vous devez comprendre que le prélèvement est nécessaire en raison du coût des soins mensuels et …

Les femmes faisaient cercle autour de maman. Il y a eu un moment de malaise jusqu’à ce qu’elles se rendent compte que maman ne parlait pas. Tante Helen a levé la main et touché la joue de sa sœur. Maman ne faisait que sourire.

Puis papa est revenu et sa voix était sonore et joviale. Il a expliqué que c’était comme si maman avait eu une petite attaque -est-ce qu’on se souvenait d’oncle Richard? C’était la même chose. Tout ça en embrassant sans arrêt les gens et en remerciant tout le monde.

Les Résurrectionnistes sont partis avec des sourires et leurs papiers signés. Les parents qui restaient n’ont pas tardé à s’en aller eux aussi. Papa les a regardés échanger des sourires et des poignées de main au bout de l’allée.

Tante Helen a été la dernière à partir. Elle est restée assise un long moment à côté de maman, à lui parler doucement et à guetter une réaction sur son visage. Puis elle a fondu en larmes.

Dis-toi quelle est remise de maladie, a recommencé papa en la raccompagnant à sa voiture. Dis-toi quelle rentre de l’hôpital.

Tante Helen a hoché la tête, toujours en larmes, et s’en est allée. Je crois qu’elle savait ce que Simon et moi savions. Maman ne sortait pas de l’hôpital. Elle sortait du cimetière.

La nuit fut longue. À plusieurs reprises il m’a semblé entendre le claquement feutré des pantoufles de maman dans le couloir. Je m’arrêtais de respirer, attendant que la porte s’ouvre. Mais elle ne s’est jamais ouverte. Le clair de lune tombait sur mes jambes et éclairait un morceau de papier peint près de la commode. Le motif floral ressemblait à la tête d’une grosse bête triste. Juste avant l’aube, Simon s’est penché hors de son lit et m’a soufflé: Allez, dors, gros bêta. Et c’est ce que j’ai fait.

La première semaine, papa a dormi avec maman dans la chambre où ils avaient toujours dormi. Le matin son visage était tout affaissé et il nous houspillait pendant qu’on mangeait nos céréales. Ensuite il est allé s’installer dans son bureau et dormait sur le vieux divan qu’il y avait là.

L’été avait décidé d’être très chaud. Comme personne ne voulait jouer avec nous, Simon et moi jouions ensemble. Papa ne faisait cours que le matin à l’université. Maman déambulait dans la maison et arrosait souvent les plantes. Une fois Simon et moi l’avons vue arroser une plante qui avait crevé et que l’on avait changé de place pendant qu’elle était à l’hôpital en avril. L’eau a coulé sur le dessus de la commode et a dégouliné par terre sans que maman s’en aperçoive.

Quand maman allait dehors, la forêt domaniale derrière notre maison semblait l’attirer. Peut-être à cause de l’obscurité. Simon et moi aimions bien jouer à la lisière des arbres à la tombée de la nuit -on ramassait des lucioles dans un bocal ou on montait des tentes avec des couvertures- mais quand maman s’est mise à se promener par là, Simon n’a plus passé ses soirées qu’à l’intérieur ou sur la pelouse donnant sur la rue. Je restais derrière parce qu’il arrivait à maman de s’égarer un peu; je la prenais alors par le bras pour la reconduire à la maison.

Maman s’habillait comme papa lui disait de s’habiller. Des fois il partait pour ses cours à toute vitesse et disait: Mets la robe rouge, et maman passait toute une accablante journée de juillet vêtue de grosse laine. Elle ne transpirait pas. Des fois il oubliait de lui dire de descendre le matin, et elle gardait la chambre jusqu’à son retour. Ces jours-là j’essayais de convaincre Simon de monter au moins la voir avec moi, mais il se contentait de me regarder en secouant la tête. Papa buvait de plus en plus, comme oncle Will, et il nous hurlait après pour un rien. Je pleurais toujours quand papa criait; mais Simon ne pleurait plus du tout.

Maman ne clignait jamais des yeux. D’abord, je ne m’en suis pas aperçu ; mais j’ai commencé à me sentir mal à l’aise quand je m’en suis avisé. Je ne l’en aimais pas moins pour autant.

Le 4 juillet, Tommy Wiedermayer, qui avait été dans ma classe l’année précédente, s’est noyé dans la piscine qui venait de s’ouvrir. Ce soir-là nous nous sommes tous installés derrière la maison pour voir le traditionnel feu d’artifice tiré du champ de foire à quelque cinq cents mètres de là. On ne pouvait pas voir les pièces fixées au sol à cause de l’écran formé par la forêt domaniale, mais les fusées étaient bien visibles. D’abord on voyait l’explosion de couleurs, puis, quatre ou cinq secondes après, semblait-il, le son arrivait. Je me suis retourné pour dire quelque chose à tante Helen et j’ai vu maman qui regardait de la fenêtre du premier étage. Son visage était tout blanc sur le fond noir de la pièce, et les couleurs ruisselaient sur elle comme de l’eau.

À l’automne je suis retourné à l’école Longfellow, mais on n’a pas tardé à m’en retirer pour me mettre dans un établissement privé. Les familles résurrectionnistes n’étaient pas bien vues à l’époque. Les gosses se moquaient de nous ou nous injuriaient, et personne ne jouait avec nous. À la nouvelle école non plus, personne ne jouait avec nous, mais on ne se faisait pas injurier.

Papa a fait piquer Baxter juste avant Thanksgiving. Ce n’était pas un vieux chien, mais il se comportait tout pareil. Il n’arrêtait pas de grogner et d’aboyer, même après nous; et il ne voulait plus venir dans la maison. Après sa troisième fugue, la fourrière nous a appelés. Papa a simplement dit: Piquez-le, et il a raccroché. On a reçu la facture plus tard.

Papa avait de moins en moins d’étudiants à ses cours et il a fini par prendre une année sabbatique pour écrire son livre sur Ezra Pound. Il était tout le temps à la maison, mais il n’écrivait pas beaucoup. Quelquefois il passait la matinée à la bibliothèque, mais il était de retour vers une heure et regardait la télé. Il commençait à boire avant dîner et restait devant la télévision jusque tard dans la nuit. Simon et moi veillions parfois avec lui; mais rares étaient les émissions qui nous plaisaient.

En avril les jumeaux Farley, du pâté de maisons voisin, se sont enfermés accidentellement dans un congélateur au rebut et sont morts étouffés. C’est Mrs. Hargill, notre femme de ménage, qui les a trouvés, derrière leur garage. Thomas Farley était le seul gosse qui continuait d’inviter Simon dans son jardin. À présent Simon n’avait plus que moi.

Une semaine après la fête du Travail, papa a tenu absolument à ce que nous allions sur la côte pour le week-end. On est partis le vendredi après-midi et on a roulé d’une traite jusqu’à Océan City. Maman était toute seule sur la banquette arrière. Papa et tante Helen étaient assis à l’avant. Simon et moi étions tassés au fond du break, mais il refusait de compter les vaches avec moi, de me parler ou même de jouer avec les petits avions que j’avais emportés.

On est descendus dans un antique hôtel juste sur la promenade. Les autres Résurrectionnistes du cercle où papa allait tous les mardis lui avaient recommandé cet endroit, mais ça sentait le vieux, le moisi et la colonie de rats dans les murs. Les couloirs étaient d’un vert passé, les portes d’un vert plus foncé, et il n’y avait qu’une lampe sur trois qui fonctionnait. On avait l’impression de marcher dans un labyrinthe mal éclairé; il fallait tourner deux fois rien que pour trouver l’ascenseur. À part Simon, on est restés enfermés toute la journée du samedi, à chercher un peu de fraîcheur devant le climatiseur poussif et à regarder la télévision. Il y avait beaucoup d’autres ressuscités dans le voisinage à présent, et on pouvait les entendre traîner les pieds dans les couloirs sombres. Après le coucher du soleil ils sont allés sur la plage, et on les a rejoints.

J’ai tout fait pour que maman soit à son aise. J’ai étendu la serviette de plage pour elle et l’ai aidée à s’asseoir face à la mer. À ce moment-là la lune s’était levée et un petit vent frais soufflait du large. J’ai mis le pull de maman sur ses épaules. Derrière nous le parc d’attractions éclaboussait la promenade de lumières et les montagnes russes grondaient.

Je ne serais pas parti si la voix de papa ne m’avait autant irrité. Il parlait trop fort, riait pour un rien, et s’enfilait de grandes rasades d’une bouteille enveloppée dans un sac en papier. Tante Helen ne disait pratiquement rien, mais elle regardait papa tristement et essayait de sourire quand il riait. Maman était tranquillement assise, alors je me suis excusé et je suis parti à la recherche de Simon du côté du parc d’attractions. Je me sentais seul sans lui. Je n’y ai vu aucune famille, pas d’enfants, mais les attractions continuaient de fonctionner. De temps en temps on entendait un grondement et les hurlements des quelques personnes embarquées sur les montagnes russes au moment où les wagonnets plongeaient presque à la verticale. J’ai mangé un hot dog et regardé à droite et à gauche, mais pas de trace de Simon.

Il y avait quelques ressuscités ici et là, assis au bord de l’eau avec leur famille; mais je n’ai pas vu maman. Je songeais à rebrousser chemin quand j’ai cru remarquer un mouvement sous la promenade.

Il y régnait un noir d’encre. Des rais de lumière, brisés d’étrange façon par les poteaux de bois et les étais, tombaient d’un certain nombre de fissures dans les planches de la promenade. Les pas des gens et le fracas des attractions résonnaient comme des poings martelant le couvercle d’un cercueil. Je me suis arrêté net. J’ai eu la vision soudaine de douzaines d’entre eux, là, dans le noir. Des douzaines, maman parmi eux, zébrés de minces configurations de lumière qui permettaient de distinguer une main, une chemise ou un œil fixe.

Papa a quitté l’enseignement après la mort de Simon. Il n’a pas repris ses cours après son année sabbatique, et ses notes pour le livre sur Pound sont restées empilées dans la cave avec les journaux de l’année écoulée. Les Résurrectionnistes l’ont aidé à trouver un emploi de gardien dans une galerie marchande du voisinage, et il ne rentrait généralement pas avant deux heures du matin.

Après Noël je suis allé dans un pensionnat à deux États de chez nous. À ce moment-là les Résurrectionnistes avaient ouvert l’Institut, et de plus en plus de familles s’adressaient à eux. Plus tard j’ai pu aller à l’université avec une bourse entière. En dépit des termes de la convention, je ne suis revenu qu’occasionnellement à la maison au cours de ces années. Papa était ivre lors de mes rares visites. Une fois j’ai bu avec lui et on est restés dans la cuisine à pleurer ensemble. Il avait perdu presque tous ses cheveux à part quelques mèches blanches sur les côtés, et ses yeux caves disparaissaient dans un visage tout ridé. L’alcool avait fait éclater une foule de vaisseaux sanguins dans ses joues, et on l’aurait dit encore plus maquillé que maman.

Mrs. Hargill a appelé trois jours avant la remise des diplômes. Papa avait rempli la baignoire d’eau chaude et s’était tailladé les veines au rasoir dans le sens de la longueur plutôt qu’en travers. Il avait lu son Plutarque. La femme de ménage ne l’avait trouvé que deux jours après, et quand je suis arrivé à la maison le lendemain soir la baignoire était encore encroûtée de ronds coagulés. Après les obsèques j’ai fouillé dans ses vieux papiers et trouvé un journal qu’il tenait depuis plusieurs années. Je l’ai brûlé avec les piles de notes qu’il avait accumulées pour son livre inachevé.

Notre contrat avec l’Institut a été honoré en dépit des circonstances, et cela m’a aidé au cours des quelques années qui ont suivi. La profession que j’ai embrassée est pour moi plus qu’un métier -je crois en ce que je fais, et je le fais bien. C’est moi qui ai eu l’idée de louer certains établissements scolaires désaffectés pour nos nouveaux centres locaux. La semaine dernière j’ai été pris dans un embouteillage. Quand je suis enfin parvenu sur le lieu de l’accident et que j’ai vu la petite forme sous la couverture et les éclats de verre un peu partout, j’ai remarqué aussi qu’une foule d’entre eux se pressait au bord du trottoir. Ils sont tellement nombreux aujourd’hui.

J’avais une part dans une copropriété dans un des derniers quartiers éclairés de la ville, mais quand notre vieille maison a été mise en vente j’ai sauté sur l’occasion et je l’ai achetée. J’ai gardé une grande partie des vieux meubles et remplacé les autres, de sorte que tout est presque comme avant. Entretenir une vieille maison de ce genre coûte cher, mais je ne dépense pas bêtement mon argent. Après le travail un tas de types de l’Institut vont dans les bars, mais pas moi. Après avoir rangé mon matériel et nettoyé les tables d’acier, je rentre directement à la maison.

C’est là que se trouve ma famille. Ils m’attendent.

Dan Simmons, The River Styx ..., Extraits.

Traduit par Jacques Chambon. Publié en avril 1982 dans Rod Sterling’s The Twilight Zone Magazine. Repris dans Le Styx coule à l’envers, Folio-Gallimard 1997

Sophie Zénon

Sally Mann