Jouer aux Dames

J’accédais au musical, au véritable silence.

Grâce aux mouvantes et menues modulations des couleurs, qui ne semblaient pas posées, mais exhalées au bon endroit, ou naturellement enracinées comme mousses ou moisissures rares, ses natures tranquilles aux tons fins des vieilles choses, paraissaient mûries, avoir de l’âge et une lente vie organique, être venues au monde par graduelles émanations.

Quelques points rouges chantaient en ténor dans la sourdine générale. Néanmoins on éprouvait qu’on était dans un souterrain, devant des eaux, dans des enchantements, avec l’âme même d’une chrysalide.

Un réseau complexe des lignes apparaissait petit à petit.

Celles qui vivent dans le menu peuple des poussières et des points, traversant des mies, contournant des cellules, îles champs de cellules, ou tournant, tournant en spirales pour fasciner, ou pour retrouver ce qui a fasciné, ombellifères et agates.

Celles qui se promènent. Les premières qu’on vît ainsi, en Occident, se promener.

Les voyageuses, celles qui font non pas tant des objets que des trajets, des parcours. (Il y mettait même des flèches). Ce problème des enfants qu’ils oublient ensuite, qu’ils mettent à cet âge dans tous leurs dessins: le repérage, quitter ici, aller là, la distance, l’orientation, le chemin conduisant à la maison, aussi nécessaire que la maison … Était aussi le sien.

Les pénétrantes, celles qui au rebours des possesseuses, avides d’envelopper, de cerner, faiseuses de formes (et après ?), sont lignes pour l’en dessous, trouvant non dans un trait du visage, mais dans l’intérieur de la tête le point névralgique, où un œil inconnu veille et garde ses distances.

Celles qui, au rebours des maniaques du contenant, vase, forme, sont modelé du corps, vêtements, peau des choses, cherchent loin du volume, loin des centres, un centre tout de même, un centre moins évident, mais qui davantage soit le maître du mécanisme, l’enchanteur caché.

Les allusives, celles qui exposent une métaphysique, assemblent des objets transparents et des symboles plus denses que ces objets, lignes-signes, tracé de la poésie, rendant le plus lourd léger.

Les folles d’énumération, de juxtapositions à perte de vue, de répétition, de rimes, de la note indéfiniment reprise, créant palaces microscopiques de la proliférante vie cellulaire, clochetons innombrables et dans un simple jardinet, aux mille herbes, le labyrinthe de l’éternel retour.

Une ligne rencontre une ligne. Une ligne évite une ligne. Aventures de lignes.

Une ligne pour le plaisir d’être ligne, d’aller, ligne. Points. Poudre de points. Une ligne rêve. On n’avait jusque-là jamais laissé rêver une ligne.

Une ligne attend. Une ligne espère. Une ligne repense un visage.

Lignes de croissance. Lignes à hauteur de fourmi, mais on n’y voit jamais de fourmis. Peu d’animaux dans les temples de cette nature, et seulement leur animalité une fois retirée. La plante est préférée. Le poisson à l’air méditant est reçu.

Voici une ligne qui pense. Une autre accomplit une pensée. Lignes d’enjeu. Ligne de décision.

Une ligne s’élève. Une ligne va voir. Sinueuse, une ligne de mélodie traverse vingt lignes de Stratification.

Une ligne germe. Mille autres autour d’elle, porteuses de poussées: gazon. Graminées sur la dune.

Une ligne renonce. Une ligne repose. Halte. Une halte à trois crampons: un habitat.

Une ligne s’enferme. Méditation. Des fils en partent encore, lentement.

Une ligne de partage là, une ligne de faîte, plus loin la ligne-observatoire.

Une ligne de conscience s’est reformée. On peut les suivre mal ou bien, sans jamais risquer d’être conduit à l’éloquence, toujours évitée, toujours évité le spectaculaire, toujours dans la construction, toujours dans le prolétariat des humbles constituants de ce monde.

Sœurs des taches, de ses taches qui paraissent encore maculatrices, venues du fond, du fond d’où il revient pour y retourner, au lieu du secret, dans le ventre humide de la Terre-Mère.

Henri Michaux, 1954

Paul Klee