Une occasion manquée ! Comment la ressaisir ?

Ah, l’étrange beauté de cette époque où le Teuton nous rendait si sottement service: on pouvait se promener tranquille sur les quais peuplés des plus beaux souvenirs, on redécouvrait Paris, et les arbres retrouvaient leur force et leur grâce natives comme réveillés d’un long sommeil, de ce long hiver de l’infâme Troisième, se berçant de l’illusion de la Restauration revenue … Mes larmes se mêlent à la morve qui détrempe mes longues moustaches, et ma crasse n’est que vêtement de deuil porté en l’honneur de cette chance évanouie.

T’en souviens-tu, Philippe!

Nous étions d’accord pour ramener par étapes, sinon la France entière, du moins la région parisienne à son royal aspect d’antan. Pour cela, plus d’usines et, du même coup, plus de ceinture rouge. Laisser les Fridolins tout emporter, non sans leur expédier en outre le plus de monde possible, vider la France de ses agités, ne garder que les femmes et les enfants, voir l’Allemagne s’engorger de main-d’œuvre et à longue échéance étouffer dans ses crises industrielles, ses émeutes et finalement se faire pourrir par Moscou. Plus la guerre eût duré, plus nous eussions eu le temps de tout assainir à tête reposée. On marchanderait l’Afrique du Nord et l’Indochine au plus offrant et, riches de devises, on s’enfermerait dans notre royaume de Syagrius ressuscité.

C’était le bon sens même: avec une densité de population savamment dosée, on reviendrait à une civilisation artisanale, une civilisation manuelle -hé! hé! manuelle à plus d’un titre. Paris deviendrait inaccessible, d’abord pour mettre un terme à l’exode des campagnes vers la capitale: fixer les familles paysannes à leur glèbe, au terroir, et décupler la race auvergnate, des Auvergnats dans toutes les provinces. Impossibilité de trouver du travail à Paris, où ne seraient autorisées à résider que les familles qui y seraient fixées depuis soixante-quinze ans au minimum! Une jeunesse masculine rare, mais des filles et des femmes en abondance et beaucoup de vieillards! Pas de haute fonction publique au-dessous de quarante-cinq ans. Donc, pas de retraite!

Des familles nombreuses tout au plus chez les sans-ressources. Une pauvreté bien organisée, sustentée, propre, bénéficiant d’une vie médiocre, un prolétariat clairsemé, destiné à disparaître avec les dernières usines. Quant à Paris, redevenu cité bourgeoise, de Parisiens sédentaires de vieille souche, il ne serait que bibliothèques, musées et spectacles …

Enfin, rien qu’un Sénat nommé par les chefs de famille d’au moins soixante ans. Le Vieillard, depuis au moins un siècle, le Vieillard a toujours sauvé le pays, la pétulante jeunesse l’a ruiné. En France, elle n’a cessé de semer le vent, de produire du vent. Au Teuton, au Slave il appartient de s’identifier à la tempête; encore le Teuton en semble-t-il las, pour une bonne fois. Quant à nous autres, il faut d’abord nous aigrir pour devenir coriaces, plus taciturnes, mais avant tout avares plus que nous ne le sommes.

Chez nous autres, ce n’est pas la générosité qui s’affirme créatrice dans la vie sociale: au contraire elle ne fut jamais que du gaspillage, et nulle œuvre d’initiative généreuse n’en a subsisté. Mais la méfiance, la médisance, la délation, la méchanceté de sang- froid qui tient de l’esprit impassible, voilà qui nous a grandis naguère dans le plus parfait mépris du prochain! Toutes vertus qui ne fleurissent qu’avec les glaces de l’âge, car chez plus d’un d’entre nous, sous ces glaces, le feu couve. Apprendre aux jeunes gens qu’il n’y a rien de plus important que de préparer leur vieillesse, la plus belle tranche de vie si l’on y parvient -demeurer sobre, continent- c’est dans ce sens que les curés sont utiles, jusqu’à la cinquantaine.

Mais alors, avec toute la vitalité contenue, tout le foutre thésaurisé autant que l’argent, porté par le retour d’âge, jouir du couchant doré de la vie, c’est là, me semble-t-il, tout ce que nous pouvons espérer en ce coin de terre.

Pierre Klossowski, Les lois de l’hospitalité, Gallimard, 1965, p. 75

André Zucca