2 Le souci du monde n’est pas séparable du principe d’égalité

Reste donc à évaluer cette dernière vérité, celle du principe pratique, qui est sans doute le lieu de tous les dangers. Car cette fois, le vrai ne s’établit pas en dehors du champ politique, dans une impartialité solitaire établissant les faits, mais il s’affirme à l’intérieur même de ce champ, en mobilisant l’action collective. Sans un principe pour l’inspirer, l’action n’a ni mobile ni norme: ou bien elle n’a pas lieu, ou bien elle reste arbi­traire; avec un tel principe, elle peut se croire autorisée sans chercher comment. Sortir de l’alternative serait montrer que cette vérité pratique légitimant l’action peut elle-même se légitimer.

Parce que l’action politique se mène toujours à plusieurs, la pensée qui l’anime doit être partagée et s’expose donc à la discussion. Aussi évidentes que soient ses valeurs (liberté, égalité, justice, honneur …) pour l’initiateur de l’action, leur rôle politique les fait ipso facto tomber dans le débat public. Elles ne mobiliseront la pluralité qu’en se laissant contester. La vérité de raison n’est plus alors qu’une opinion singulière, une vue parmi d’autres sur les raisons d’agir. Peu importe qu’elle se réclame de quelque transcendance (religieuse ou métaphysique), il lui faut emporter le consentement des hommes pour les mettre en mouvement. De toutes les vérités de raison, le principe politique est donc la seule à devoir persuader.

La vérité scientifique convainc chaque esprit par la preuve, sans rhétorique ni propagande. Le principe éthique, quant à lui, gouverne la seule conduite individuelle et ne peut, en toute rigueur, se propager que par l’exemple de cette conduite. Le principe politique, dont Arendt reprend l’idée à Montesquieu, doit au contraire se faire partager, devenir cette conviction commune qui anime un groupe d’hommes et leur sert de critère pour conduire et juger toute action dans le domaine public. Il lui faut donc rallier les consciences pour rassembler les acteurs et les faire agir de concert. Rêver d’une vérité qui s’imposerait du dehors à la conduite collective sans discussion, c’est vouloir détruire le réseau de relations qui tisse la vie collective, le between où se joue l’avenir du monde commun. En ce sens, l’opinion et non la vérité est une base indispensable du pouvoir; elle seule rassemble ou divise les hommes, leur donne ou ôte l’accord nécessaire à l’action.

Reconnaître au principe politique le statut d’opinion sans renoncer toutefois à l’avérer, telle est la gageure d’Arendt. Toute sa réflexion -inachevée- sur le jugement n’est que le traitement de cette difficulté: l’action, sans norme absolue qui la détermine, doit pourtant se chercher un critère. C’est l’affaire du jugement que de réfléchir sur ce critère, quand bien même celui-ci résiderait, comme nous le verrons, dans la méthode même de réflexion, sans gagner jamais de contenu définitif. L’action doit vouloir se justifier, sans en avoir le moyen assuré. Le jugement qui l’ins­pire ou l’évalue est sans preuve, mais non sans raison, il est ce bâtard ou cet oxymore d’une opinion vraie.

Sauf nihilisme ou cynisme politiques, toutes les opinions ne se valent pas. La force d’une opinion tient sans doute au nombre de ceux qui la partagent. Mais sa validité ou sa qualité tient à son mode d’établis­sement, plus précisément à une impartialité d’une autre sorte que celle requise pour établir les faits. Pour trouver le principe juste qui doit régler la conduite collective, il faut en effet procéder à une expérience de pensée, dont Arendt emprunte cette fois le modèle à Kant pour le déplacer du champ esthétique au champ politique. Expérience qui se décompose en deux moments. D’abord, envisager la multiplicité des opinions possibles sur le sujet, se les représenter par l’imagination, c’est-à-dire se figurer le monde futur que chaque principe d’action a pour horizon. Il ne s’agit ni de collecter les opinions effectives (dont la donne est toujours contingente) pour se rallier à la majorité, ni de s’identifier par sympathie à d’autres vues que les siennes, mais de soustraire l’opinion à l’intérêt personnel qui l’aveugle, à l’illusion subjective qui la piège.

Bref, dégager la vérité de la doxa: formule décisive pour le présent propos- en montrant quel monde se profile dans chaque opinion, dans chaque principe d’action.

Cette méthode représentative, nommée aussi mentalité élargie, donne à l’opinion l’impartialité qui lui manque d’origine, sans exiger de l’individu son retrait hors de l’action, puisqu’il s’agit ici de savoir régler son action et non de connaître le donné. Encore faut-il arrêter son opinion. Ce qui demande, en un deuxième temps, de choisir entre les principes politiques (objets d’opinion) et donc entre les mondes qu’ils dessinent. La norme d’après laquelle juger, dit Arendt citant Machiavel, est le monde et non soi. Le souci de soi concerne l’individu dans sa singularité et non le citoyen engagé dans les affaires communes. Qu’il s’agisse d’un intérêt corporatiste, de la paix de la conscience ou du salut de l’âme, le souci de soi est étranger à la poli­tique et lui nuit le plus souvent.

Le souci du monde -seul enjeu de la politique, pour Arendt- ne peut se formaliser dans un impératif précis. Ouvrant d’abord la question déjà mentionnée de savoir quel monde promet chaque principe, l’opinion juste se décide grâce à une Idée régu­latrice: le seul monde à viser, à l’horizon de nos actions, est celui où le plaisir du partage et de l’échange réciproque sera possible ou accru. Plaisir qui n’est pas celui de satisfaire ses propres intérêts vitaux ou moraux, mais de jouir de la pluralité humaine, de se plaire à la compagnie des autres dont on sollicite le jugement et le consentement. Le monde n’est monde que dans un tel partage; de ce monde, il faut se soucier et prendre soin.

La méthode ainsi définie sert à justifier, par exemple, le principe d’éga­lité. Ce principe, qui dit que tous les hommes sont créés égaux, n’est ni évident ni démontrable. C’est une opinion qui n’a de signification poli­tique que par le consentement qu’elle reçoit. Sa validité réside dans le monde de la libre compagnie que le principe d’égalité a pour horizon et que son contraire, l’inégalité, exclut en préparant la domination. Nous faisons nôtre cette opinion parce que la liberté est seulement possible parmi les égaux, et nous croyons que les joies et les satisfactions de la libre compagnie doivent être préférées aux plaisirs douteux de l’existence de la domination.

L’égalité a été le principe de gouvernement de la République romaine, l’esprit [de ses] lois comme l’inspiration des actions de tous les citoyens. Bafoué, il reste un principe universel de l’ac­tion politique. Mieux: si l’inégalité des hommes devait être une vérité établie et que, de surcroît, la conscience morale fût éteinte, le principe d’égalité resterait valide en ce qu’il conditionne la réciprocité et l’amitié politique, donc la communauté humaine elle-même.

La justification du principe politique se soutient donc d’un raisonnement quasi circulaire: l’opinion juste se reconnaît à ce qu’elle préserve le monde qui la rend possible. Elle autorise le monde pluriel et partagé du between, qui autorise lui-même en retour cette opinion débattue et pesée.

Quand les vérités de fait sont déniées, que les vérités de raison dédai­gnent toute validation et envahissent par force le champ politique, la fiction se substitue au réel, l’idéologie au jugement, la terreur à l’ac­tion. Le totalitarisme est cette expérience-limite de la destruction de la politique et du monde. La pensée et l’agir, privés de mobilité propre, y sont emportés par une loi de mouvement qui balaye toute perspec­tive et fait de l’espace public un désert.

Dans ces situations extrêmes, chacun n’a plus que sa conscience intérieure pour régler sa conduite. Une fois disparue l’action collective, l’ultime critère du juste reste moral. Du moins, si la morale n’est pas un simple ensemble d’us et coutumes partagés, de convenances modifiables à volonté. Contre une indifférence pouvant troquer Tu tueras contre Tu ne tueras point, Hannah Arendt cherche une fois encore la butée d’un absolu pour s’orienter dans les moments de crise et faire pièce au relativisme.

Le plus surprenant, dit-elle, est que cet absolu moral n’est pas l’autre homme, mais soi. Le refus de tuer un innocent a pour raison dernière, non de secourir l’autre, mais de vouloir se supporter soi-même, de se savoir incapable de vivre en compagnie d’un assassin. Ce n’est même pas qu’on ne doit pas ou qu’on ne veut pas commettre ce crime, mais qu’on ne le peut pas. Non pour tel ou tel motif extérieur, mais absolument, dans l’enfermement absolu avec soi, dont on sait ne pouvoir se délivrer. Le défaut de cette vérité morale est pourtant, aux yeux d’Arendt, de n’être pertinente qu’en un temps de crise où les lois et les mœurs elles-mêmes sont coupables, mais de n’avoir pas vraiment le souci politique du monde, de n’inspirer aucune action visant à rétablir la pluralité effective des hommes. Le principe moral n’est d’ailleurs que négatif: il empêche l’action mais ne la mobilise pas. À quoi s’ajoute que ce principe ne concerne que les gens qui ont l’habi­tude de vivre avec eux-mêmes et ne vaut donc que pour des hommes qui ont une conscience, ce qui est le cas du grand nombre, mais non de tous.

La vérité d’un énoncé réside d’abord dans l’effort pour le valider [Y compris en mathématiques, où fonder, c’est continuer].

Effort de l’attention pour identifier les évidences; effort de l’imagination pour envisager d’autres possibles; effort du jugement pour se donner une règle. Sans cette application, personne ne s’avisera jamais du vrai ni du juste, ni ne se forgera de convictions. Ces dernières s’acquièrent dans une expé­rience de pensée que rien ne peut remplacer, mais rien non plus induire.

Illustré par Bill Henson