1 Du nazisme et du Katekon

Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire le frein d’urgence … Walter Benjamin.

Frein se dit aussi katechon.

S’appuyant sur la Deuxième épître aux Thessaloniciens de Paul ainsi que sur d’autres textes des Pères de l’Église chrétienne, Carl Schmitt pose le katechon comme le concept à partir duquel est pensable l’Empire du Moyen Âge chrétien (le Saint Empire Romain Germanique, réel et idéal). Dans Le Nomos de la Terre il définit ce concept comme la puissance qui retient la venue de l’Antéchrist. Retenir signifie ici empêcher le mal d’arriver, en le retardant. Certes l’Antéchrist viendra, et avec lui la fin de l’ère actuelle, puisque ce sera la fin du monde; mais la mission de l’Empire chrétien est de produire du retard. On comprend dès lors que le katechon est la raison de la continuité de l’Empire: elle en assure la pérennité en différant la fin du monde, et d’un point de vue pratique en ne sombrant pas dans la paralysie eschatologique qu’engendre la croyance en l’inévitabilité de l’apocalypse. Ces analyses sont fécondes, et nous font mieux comprendre le sens de la notion d’Empire Universel chez Dante, ou la difficulté du catholicisme à se réformer quand il se vit comme un katekon.

Pourtant, dans une lettre à Julien Freund, Carl Schmitt écrira que le mot Katechon ne signifie pas retarder; c’est plutôt ne pas laisser éclater. L’éclatement est perpétuellement supprimé tant que l’État existe, et si l’éclatement se fait, l’État n’existe plus. Voilà qui suppose une idée unilatérale et bien spécifique de ce qu’est l’État: Par État il faut entendre essentiellement le dépassement de la guerre civile religieuse, celle du 16éme siècle. Ce qu’un compatriote d’Henri IV peut aisément comprendre.

Photo aérienne prise par un drone de l’ancien camp d’Auschwitz-Birkenau, le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne. Une ferme expérimentale.

C.S. enchaîne ensuite amalgames et contresens, scientisme et spiritualisme mêlés*, qui donnent un bon aperçu du nazisme:

Les Guerres de Religion et la Lutte des Classes sont confondues en une seule et même guerre, qui fait éclater l’unité du Peuple, que doit défendre le katekon. Le nationaliste allemand Schmitt n’a pas digéré les déchirements de la Réforme, et le bourgeois Carl n’a pas bien compris le caractère humanisant de la lutte des classes …

La Nation est définie comme une communauté organique, qui doit retrouver son biotope (son espace vital) grignoté par de monstrueux parasites [Il n’existe évidemment pas de monstrueux parasites dans les sciences du vivant …]. Ou alors, autre version apparemment peu conciliable: les Allemands sont le Peuple élu par l’Être (pourquoi?). Et il ne saurait y en avoir plusieurs …

Entre ces deux pôles -tous deux fantasmagoriques!, et c’est le plus étrange, et le plus démoniaque**, va se déchainer une énergie ô combien concrète, ô combien mortifère.

La Nation, le Peuple et l’État sont confondus sans reste (s’il y a un reste, il faut donc le nettoyer). L’État est total parce qu’il ne se distingue pas de la vie de la société, et là est la vraie liberté! Le totalitarisme est alors synonyme de polyarchie … La Communauté du Peuple par sa police, son armée, ses médecins, ses raciologues et ses juristes, déploie son essence à partir de la décision inaugurale qui la constitue. Le Peuple empêche, non plus la venue de l’Antéchrist, mais la prolifération de tous les ferments de décomposition qui le menacent, de l’usage de la cigarette aux bacilles porteurs du judéo-bolchevisme.

L’usage de la violence va de soi, une violence hygiéniste qui conserve ce qui est en s’opposant à ce qui pourrait venir. La médecine est devenue largement préventive depuis 150 ans: au katechon importe donc de dépister sans relâche les éléments qui pourraient rendre malade la société.

Le nazisme: gestion bureaucratique, management créatif, voyage existentiel, sciences naturelles appliquées, réenchantement du monde (les monstres sont parmi nous!) quelle belle aventure! Il y a bien analogie, et continuité, avec le libéralisme quand s’y ajoute l’affirmation explicite d’une inégalité entre les hommes -ce qui est forcement le cas quand le modèle de l’entreprise prétend remplacer la république.

Primo Levi: Ces graffiti sur les murs que j’ai vus parfois: usine égale Camp de concentration, école égale Camp, me révoltent: ce n’est pas vrai. Cependant ils peuvent valoir comme métaphore. J’ai moi-même écrit que le Camp était un miroir de la situation extérieure mais un miroir déformant.

Tapisserie romane, XIéme siècle, la Création

La question est que le katechon est absolument nécessaire, inséparable qu’il est de la notion de création. La Création me rappelle que la nature n’est pas adorable, et le Katechon me murmure que certes les Temps sont imminents … Mais que je ne connais ni le jour ni l’heure: une façon de mobiliser les puissances de l’imagination, tout en restant délié face au supposé Destin. L’erreur, l’horreur, tragique et burlesque, consiste à traiter création et katekon comme des catégories biopolitiques.

Comment déjouer cette illusion, venue de la confusion entre Idées et concepts? En prenant l’Idée au sérieux, c’est-à-dire en étant radical: c’est inconditionnellement qu’il faut lier le katechon à une proposition exigeant l’advenue sans délai de la justice toujours manquante. Seul l’impératif catégorique de justice (les Droits de l’homme?) brise le carcan du katechon.

N.P.

Le katechon révolutionnaire est l’irruption politique du Dehors capable de mettre un terme à l’horreur circulaire du présent. Une puissance katéchonique a pour fonction de retarder le mal, de retenir le désastre, ou de conjurer le pire: elle ne crée pas de merveilles, mais elle empêche l’horreur. Empêcher signifie maintenir irréalisé. Dans sa version révolutionnaire, le katechon cherchera à maintenir irréalisées les mesures impulsées par l’économie (les Droits de l’homme ne suffiront donc pas, à moins de les élargir, et c’est un beau chantier actuel). Comprise comme destruction créatrice schumpéterienne l’économie détruit la géosphère, puis la société (nous y sommes), puis les vivants, pour en créer d’autres, dit-elle. Mais comme nous ne pouvons fabriquer de Planète, l’économie est devenue pulsion de mort.

Mario Tronti oppose le paradigme katéchonique au paradigme eschatologique: là où le second postule une linéarité du dévelop­pement historique, le premier exige de s’opposer au cours du temps, de ralentir l’accélération de la modernité: L’accélération produit, certes, des multitudes poten­tiellement alternatives, mais celles-ci se consument immédiatement. Ne soutiens pas l’accélération, si tu n’as pas encore la force pour les organiser dans l’immédiat et sur la durée. Promouvoir l’accélération sans pontage politique révolutionnaire préalable renforce le capitalisme, le renou­vellement permanent des biotechnologies, et les désastres environnementaux.

Révolution et katechon forment donc un chiasme temporel: la révolution sollicite l’inaccompli afin d’activer la justice, le katechon désactive l’injustice que le futur nous prépare.

Le désastre (le mal) est l’absence de retenue. Ontologiquement, s’il n’y avait pas eu de contraction (Schelling) ou de retrait de l’être (Heidegger), ou de brisure de symétrie juste après le Big Bang (notre dialecte contemporain), il n’y aurait pas eu de monde; or qu’il y ait quelque chose et non pas rien est la merveille. L’absence de retenue que requiert l’exhaustion des possibles produit inévitablement l’annu­lation du monde. La retenue pourrait dès lors être définie comme le Bien par excellence. Surmonter la notion de progrès et surmonter la notion de période de décadence ne sont que deux aspects d’une seule et même réalité.

Le tombeau de Carl Schmitt. Inscription: Il connaissait le Nomos, citation homérique.

Nomos ou Logos? En 1943, dans Le mot de Nietzsche “Dieu est mort”, Martin Heidegger écrit: La pensée ne commence que lorsque nous avons éprouvé que la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, est l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée. On sait aujourd’hui qu’à peu près les 2/3 des officiers supérieurs de la SS avaient fait des études supérieures.

*Note sur l’incohérence du nazisme: Augustin dit quelque part que le mal consiste à traiter les choses spirituelles comme des réalités matérielles, et inversement.

**Note sur le Démoniaque. Le diable? Schelling l’a rappelé, il n’est pas une Personne … Le néant grondeur n’a pas de visage. Il ne peut rien créer, il n’existe pas, il subsiste, essaie d’être sans cesse, n’arrive à rien de bon, échoue. Mon nom est légion. La Shoah? Une énergie quasi surnaturelle qui mime par l’assassinat de masse la genèse du Royaume … Dont rien ne reste, un peu de cendre …

Avec Frédéric Neyrat

Les mots, dans cette affaire, ont précédé les choses …