1 Le nazisme, caricature démoniaque … Mais de quoi ?

Walter Benjamin: Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire le frein d’urgence …

En réaction (c’est le cas de le dire) aux révolutions soviétiques, allemandes, italiennes, des années 1917-1921, le nazisme épousera, comme dans une prise de judo, le projet de freinage bénéfique qu’étaient ces révolutions -un freinage d’ailleurs constitutif du mouvement ouvrier, malgré tant de malentendus.

Carl Schmitt posa ainsi comme un concept axial de la Révolution Conservatrice la notion de Katekon. Le mot vient de la philosophie stoïcienne, où il signifie une action droite, harmonieuse et naturelle. C.S. l’utilise au sens d’élan vital, sans autre cause que lui-même -l’ensemble des fonctions qui s’opposent à la mort. Une décision sans sujet, une réalité biologique. Puis, s’appuyant cette fois sur un corpus chrétien -Paul, l’Apocalypse et les Pères- C.S. fera du Katekon ce qui empêche la dislocation des communautés humaines. L’ultime réalité politique. A partir du Katekon est pensable la Communauté des Vrais Hommes, le Reich, le Reich transtemporel et idéel, qui fut un moment incarné par le Saint Empire Romain Germanique. Dans Le Nomos de la Terre C.S. définit le Katekon comme la puissance qui retient la venue de l’Antéchrist. Certes l’Antéchrist viendra, et avec lui la fin du monde; mais le Katekon assure la pérennité de l’Empire en différant la fin, et en ne sombrant pas pour autant dans la paralysie eschatologique qu’engendre la croyance en l’inévitabilité de l’apocalypse. Plus tard, dans une lettre à Julien Freund, Carl Schmitt écrira que le mot Katekon ne signifie pas retarder; c’est plutôt ne pas laisser éclater. L’éclatement est perpétuellement supprimé tant que l’État existe, et si l’éclatement se fait, l’État n’existe plus. Par État il faut entendre essentiellement le dépassement de la guerre civile religieuse, celle du 16éme siècle.

Après cette définition bien spécifique de la fonction de l’État s’enchaînent court-circuits et amalgames, qu’on n’osera pas nommer une idéologie. Une philosophie, parmi d’autres? Une pensée? Pas même. La Pensée. Enfin redécouverte après tant d’errements. Disent-ils.

Photo aérienne prise par un drone de l’ancien camp d’Auschwitz-Birkenau, le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne. Une ferme expérimentale.

Les Guerres de Religion, les attaques extérieures, la Lutte des Classes sont une seule et même guerre, qui fait éclater l’unité du Peuple, que doit défendre le Katekon. Le nationaliste chrétien Carl Schmitt a le cœur gros de nostalgie pour la belle totalité du monde médiéval, d’avant les déchirements de la Réforme et la Guerre de Trente Ans. Et le petit bourgeois Carl n’a jamais bien compris le sens humanisant de la lutte des classes …

La Nation est une communauté organique, qui doit retrouver son biotope (son espace vital) grignoté par de monstrueux parasites [Biologie? Politique? Morale?]. Ou alors, autre version apparemment peu conciliable (et pourtant …): les Allemands sont le Peuple élu par l’Être. Et il ne saurait y en avoir plusieurs …

La Nation, le Peuple et l’État sont confondus sans reste (s’il y a un reste, il faut donc désinfecter). L’État est total au sens où il ne se distingue pas de la vie profuse de la société, et là est la vraie liberté!

La Communauté du Peuple par sa police, son armée, ses médecins, ses raciologues et ses juristes, déploie son essence à partir de la décision inaugurale qui la constitue. Le Peuple-État empêche, non plus la venue de l’Antéchrist, mais la prolifération de tous les ferments de décomposition qui le menacent, de l’usage de la cigarette aux bacilles porteurs du judéo-bolchevisme. L’usage de la violence va alors de soi, une violence hygiéniste, médicale. La médecine est devenue largement préventive depuis 150 ans: au Katekon importe donc aussi, surtout, de dépister sans relâche les éléments qui pourraient rendre malade la société.

Ainsi le nazisme mêle gestion bureaucratique, management créatif, aventure existentielle, sciences naturelles appliquées, et surtout peut-être réenchantement du monde, un réenchantement illusoire permis par le racisme biologique, y croit-on vraiment, les monstres sont parmi nous, comme dans un jeu vidéo! Mais quand les Aliens menacent directement le Reich les soldats meurent pour de vrai.

L’affirmation de l’inégalité des hommes, ingrédient nécessaire à l’efficacité de cette potion empoisonnée, n’est-elle pas aussi présente quand la Nation est comprise comme une start-up: les salaires ne sont pas égaux dans une entreprise, que l’on sache.

L’analogie entre libéralisme et nazisme est donc plus que pertinente: avérée.

Illustration de Boèce, Flandres, 16éme siècle, le Cosmos -autrement dit la création

La question pendante est que le Katekon est absolument nécessaire, inséparable qu’il est de la notion de création. La Création me rappelle que la Nature n’est pas adorable. Le Katekon me murmure que les Temps sont imminents … Mais que je ne connais ni le jour ni l’heure: une façon de mobiliser les puissances de l’imagination, tout en restant délié face au supposé Destin.

L’erreur, l’horreur, tragique et burlesque, a consisté à traiter Création et Katekon comme des catégories politiques. Comment déjouer cette confusion entre Idées et concepts? En prenant l’Idée au sérieux, c’est-à-dire en étant radical: c’est inconditionnellement qu’il faut lier le Katechon à une proposition exigeant l’advenue sans délai de la justice toujours manquante. Seul l’impératif catégorique de justice (les Droits de l’homme?) brise le carcan du Katechon.

Le Katekon révolutionnaire est l’irruption politique du Dehors capable de mettre un terme à l’horreur circulaire du présent. Une puissance katékonique a pour fonction de retarder le mal, de retenir le désastre, ou de conjurer le pire: elle ne crée pas de merveilles, mais elle empêche l’horreur. Empêcher signifie maintenir irréalisé. Dans sa version révolutionnaire, le Katekon cherchera à maintenir irréalisées les mesures impulsées par l’économie (les Droits de l’homme ne suffiront donc pas, à moins de les élargir, et c’est un beau chantier actuel). Comprise comme destruction créatrice schumpéterienne l’économie détruit la géosphère, puis la société (nous y sommes), puis les vivants, pour en créer d’autres, dit-elle. Mais comme nous ne pouvons fabriquer de Planète, l’économie est devenue pulsion de mort.

Mario Tronti a opposé le paradigme katékonique au paradigme eschatologique: là où le second postule une linéarité du dévelop­pement historique, le premier exige de s’opposer au cours du temps, de ralentir l’accélération de la modernité: L’accélération produit, certes, des multitudes poten­tiellement alternatives, mais celles-ci se consument immédiatement. Ne soutiens pas l’accélération, si tu n’as pas encore la force pour les organiser dans l’immédiat et sur la durée. Promouvoir l’accélération sans pontage politique révolutionnaire préalable renforce le capitalisme, le renou­vellement permanent des biotechnologies, et les désastres environnementaux.

Révolution et Katekon forment donc un chiasme temporel: la révolution sollicite l’inaccompli afin d’activer la justice, le Katekon désactive l’injustice que le futur nous prépare.

Le désastre (le mal) est l’absence de retenue. Ontologiquement, s’il n’y avait pas eu de contraction (Schelling) ou de retrait de l’être (Heidegger), ou de brisure de symétrie juste après le Big Bang (notre dialecte contemporain), il n’y aurait pas eu de monde; or qu’il y ait quelque chose et non pas rien est la merveille. L’absence de retenue que requiert l’exhaustion des possibles produit inévitablement l’annu­lation du monde. La retenue pourrait dès lors être définie comme le Bien par excellence. Surmonter la notion de progrès et surmonter la notion de période de décadence ne sont que deux aspects d’une seule et même réalité.

Le tombeau de Carl Schmitt. Inscription: Il connaissait le Nomos, citation homérique.

Nomos ou Logos? En 1943, dans Le mot de Nietzsche “Dieu est mort”, Martin Heidegger écrit: La pensée ne commence que lorsque nous avons éprouvé que la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, est l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée. On sait aujourd’hui qu’à peu près les 2/3 des officiers supérieurs de la SS avaient fait des études supérieures, sans parler des décideurs de la Shoah, au premier rang desquels Carl Schmitt et Martin Heidegger. Démoniaque!

Démoniaque? Le mot est acceptable, une fois dit que le diable n’est pas une Personne. Le néant grondeur n’a pas de visage. Il n’a pas de substance, il le fait croire, se le fait croire, cette croyance est elle-même inconsistante. Il ne peut rien créer, il n’existe pas, il subsiste, essaie d’être sans cesse, n’arrive à rien de bon, échoue. Mon nom est légion. La Shoah? Une énergie quasi surnaturelle mime par l’assassinat de masse la genèse du Royaume … Dont rien ne reste, pas même de la cendre, de la fumée dans les nuages, qui se dissipe …

Avec Frédéric Neyrat