2 Les herbes folles

Sur une Terre recombinée, remodelée par la géo-ingénierie du capitalisme, le sauvage, ce qui est wild, et qu’il faudrait nommer, pour éviter toute équivoque, la sauvagèreté, est ramené à quelque terrain vague qui n’aurait pas été intégré au projet de simulation de l’environnement, une herbe folle dans un champ nourri au Roundup. C’est ne pas comprendre que la folie de l’herbe est la condi­tion de possibilité de toute apparition. Le sauvage n’est pas d’abord un genre d’environnement en voie d’extinction, il est le transcendantal de l’univers, l’un des noms de la nature.

Frédéric Neyrat

Le sauvage n’est pas non plus le nom d’un humain forclos de la civilisation, mais de ce qui en tout humain se refuse à la civilisation pour pouvoir la fonder: c’est l’inhumain non pas comme entité froide et sans vie à l’autre bout du cosmos, mais ce qui résiste définitivement à sa mise en condi­tion afin d’affirmer que la condition humaine est sans-loi.

Si les humains naissaient humains, comme les chats naissent chats, il ne serait pas, je ne dis même pas souhaitable, ce qui est une autre question, mais seulement possible, de les éduquer. Qu’on doive éduquer les enfants, c’est une circonstance qui ne procède que de ce qu’ils ne sont pas tout conduits par nature, pas programmés. Les institutions qui constituent la culture suppléent à ce manque natif.
Qu’appellera-t-on humain dans l’homme, la misère initiale de son enfance ou sa capacité d’acquérir une seconde nature qui, grâce au langage le rend apte au partage de la vie commune, à la conscience et à la raison adultes?

Paul Klee, Flore et Roche

Dénué de parole, incapable de station droite, hésitant sur les objets de son intérêt, inapte au calcul de ses bénéfices, insensible à la commune raison, l’enfant est éminemment l’humain parce que sa détresse annonce et promet les possibles.

Son retard initial sur l’humanité, qui en fait l’otage de la communauté adulte, est aussi ce qui manifeste à cette dernière le manque d’humanité dont elle souffre, et ce qui l’appelle à devenir plus humaine.
Mais doté des moyens de savoir et de faire savoir, d’agir et de faire agir, ayant intériorisé les valeurs de la civilisation, l’adulte peut à son tour prétendre à la pleine humanité, à la réalisation effective de l’esprit comme conscience, connaissance et volonté. Qu’il lui reste toujours à s’affranchir de l’obscure sauvagerie de son enfance en en effectuant la promesse, c’est précisément la condition de l’homme.

Jean-François Lyotard