1 Habitée, la lumière venteuse?

Où réside l’esprit

Au-dedans, au-dehors?

Premier le cri de l’oiseau de mer?

Première l’âme

Imaginée dans l’aube froide de son cri

Et son perchoir ultime?

Le bâton fangeux d’un nid

De corneille, au sommet de la vieille tour de pierre,

Ou le buste de marbre dominant le parterre?

Habitable, la forme accomplie?

Habitée, la lumière venteuse?

Seamus Heaney

Le questionnement philosophique procède par exemples. Socrate demande qu’est-ce que? et le jeune homme lui répond par des exemples. Il est juste de faire ci ou ça. Socrate récuse les exem­ples; aucun n’est le bon, il prend appui sur, et contre, les exemples, pour gagner l’eïdos. Il les repousse.

La poésie, elle, montre l’exemple. C’est sa défini­tion. Elle discerne le meilleur, celui qui montre. Le poème montre ce qui fait voir. La poésie marche aux voyants; le voyant n’est pas le visionnaire, mais le voyant lumineux: ce qui fait voir signale le phénomène futur (Mallarmé).

Il y a un livre d’Agamben qui aborde cette question, la question du paradigme. Il fait mérite à Foucault de penser par paradigmes: le meilleur exemple possible. Le penser-à de la poésie est une pensée par exempla­rités. On pourrait aussi le dire ainsi: si la question de la philosophie est, depuis Kant, celle du jugement synthétique a priori, tandis que la démarche empirique est celle du jugement synthétique a posteriori, le jugement poétique n’est ni l’un ni l’autre: jugement qui invente la synthèse sur le coup, par rapprochement, soudure, synthèse risquée en être-comme.

L’imagination qui compare (le schéma­tisme) est la courbure de la pensée; l‘être-comme est ontologique: la configuration, ou fable, ou parabolicité, de l’être est l’élément de la pensée-qui-parle. Nous sommes… ce-comme-quoi-nous-sommes. Par exemple (Platon): comme des prison­niers. Le comparant de notre être (nous sommes ces prisonniers) nous donne à voir ce que nous sommes par figure. La philosophie est un parler vernaculaire, ce qu’elle dit, elle le dit dans la langue d’un peuple, et si elle en porte le langage à un surplomb réflexif, en lui-même sur lui-même, c’est avec les mêmes mots, en chargeant ceux-ci d’une capacité de parler d’eux-mêmes, sui-référentiellement; mais elle appelle ce-qui-est, le visible, comme fait le locuteur banal.

Soit, donc, le visible.

La pensée kantienne, l’usage kantien, du sché­matisme propose ceci: c’est l’imagination qui met le monde en scène (cette scène du visible) transcendantalement. L’imagination n’y verrait rien à chaque fois (empiriquement) ni ne ferait rien voir, si elle ne prescrivait (préformait) par les images selon un monogramme: une règle de synthèse relative­ment à certaines figures, c’est-à-dire si elle ne donnait figure ou figuralité, à ce qui paraît ainsi pour être.

Le schématisme est médiation: une synthèse pure a priori sous l’office médiant de l’imagina­tion; médiation antérieure à la distinction même concept-intuition (entendement ou conception; sensibilité ou réceptivité). Il faut bien que la dualité des sources ne soit pas antérieure à la médiation, qui viendrait trop tard pour unifier le disparate. L’imagination est première, primordiale, productrice, comme on voudra dire.

Redisons que l’imagination n’y verrait rien si elle ne faisait voir ce qu’elle voit simultanément à soi et aux autres par ses images, bien avant les artefacts iconiques. Le visible serait aveugle sans le dicible; le dicible vide sans le visible. Dire, c’est faire voir. Voir c’est dire. La pensée voit en le disant. On revient au transcendantal avec les mots de l’expérience -donc des choses.

L’arcane (mot de Kant, ou opération inexposable, inanalysable, de l’intellect) est appelé sché­matisme. L’analyse, ou exposition philosophique, vient trop tard, après coup: elle distingue la sensibilité et l’entendement, l’intuition et le concept, purement considérés, c’est-à-dire a priori (avant toute opération concrète); la possibilité d’une synthèse, puissance de juger sur le coup, dans la circonstance. La médiation, possibilisant l’opération, serait l’imagination, essentiellement duplice, à la fois réceptive et informante: figurante.

Louis Marin, dans un de ses textes si attentifs à Piero, explique que la croix doit être considérée comme un schème opératoire. Ce serait un bon exemple de ceci que le schématisme lui-même n’est saisissable que sur un schème, ou mono­gramme de l’imagination.

Le de même que de même, opérateur primitif de poéticité, a l’air trop supplétif: un recollage d’après-coup, pour illustrer: ça ou autre chose … Mais il n’y a qu’à remonter d’un cran la problématique, vers les conditions de possibilité, en amont, c’est ce que signifie a priori: la possibilité de telle compa­raison, que la paraphrase ou la dispute sur le goût évaluateur ravale à un effet d’après-coup, ne fait que déplier, manifester, une semblance intrin­sèque de la chose, qui ne paraît pas seule, mais avec ce comme-quoi elle est visible, sa visibilité de figure (sens figuré-figurant): aucun phénomène ne serait visible s’il n’était imbu de comparabilité (comparé-comparant tour à tour, ou réversiblement); ou, comme dit la doxa, de faire image: c’est l’image qu’il fait, exemplairement, qui révèle l’être-à-l’œuvre schématisante de l’imagination.

Il n’y a que des exemples. La circonstance (chose de choses) est ce qu’elle est en se donnant en compa­rant possible. En s’exerçant (s’appliquant) par jugements (propositions, énoncés, phrases) le juger opère cette puissance de synthèse (dans le rapproche­ment empirique, occasionnel), que la réflexion philo­sophique tente de (re)saisir à part (a priori, possiblement).

L’exemple éclaire et sa prove­nance (le schématisme) et la situation exem­plaire. C’est un voyant.

Une comparaison déterminée, dans le regard de l’artiste (par exemple en poème) qui par défini­tion cherche à montrer l’exemple, c’est-à-dire comment paraît le monde (le visible, souvent, dans le langage des philosophes et des théologiens) actua­lise l’imagination, possibilité a priori de la mixture intuition-concept; la prouve, la monnaye. De quoi diable y aurait-il exemple sinon de ce dont est capable l’imagination, reine des facultés (Baudelaire).

C’est en comparant, activement, c’est-à-dire loquacement, logiquement (en logicité de logos), puisque le logos n’est pas une photographie mais un syl-logisme, que le schème peut parler, faire parler, le sujet pensant de ce qui est. Le logos ne jette pas après coup des prédicats distincts, isolés, faculta­tives épithètes, sur une chose déjà là en sa présence sensible, dans une description littéraire supplé­mentaire, mais la produit en son être-tel: en articu­lant la proposition qui dit quelque chose de cet étant, conjointement à son être, être avec, ou comme, ses autres (homologie).

Et c’est par où nous pourrions admettre l’us de créa­tion. Car l’homme (ici traité en sujet) n’est certes pas créateur ex-nihilo de ce qui est dans sa réalité (il fut précédé par des éons de matière et de vie), mais en tant qu’imagination transcendantale, il fait paraître ce qui est.

Pourquoi parler de métaphore de la lumière? La lumière n’est pas métaphore. La métaphore est la lumière. Pas plus que le cœur n’est d’abord cardiaque; mais d’emblée, d’entrée de jeu anthropologique même, vie de l’âme, intériorité en même temps que viscère. Le sens littéral est le figurant.

Ô imagination toi sans qui les choses ne seraient pas ce qu’elles sont, c’est-à-dire ne seraient pas; à toi seule convient peut-être l’épithète de mystique; ou, au moins, l’usage étrange, errant, doxal et para­doxal, régulateur déréglé, de ce prédicat.