3 L'ombre des choses futures

Le stupéfiant commentaire suivi du Cantique des Cantiques par Paul Claudel n’est dépourvu ni de références scolastiques, ni d’allusions à la modernité. Il est présenté par Dominique Millet Gérard dans sa contribution (Le lumineux abîme du Cantique des Cantiques, Parole et Silence, 2008, courts extraits):

Et ici, une fois encore, fissure dans le discours, de l’autre côté de quoi une nouvelle figure apparaît. La créature aveugle et ignorante de tout à l’heure a pris forme. Elle a un contour qui la cerne des pieds à la tête. Formosa, dit le texte. Mais cette forme est vide. Elle est noire. Nigra sum. C’est une silhouette qui se dessine sur le soleil. Umbra futuri. Elle n’a point de visage où son auteur se reconnaisse. C’est tout à l’heure seu­lement qu’elle obéira à cet ordre de le montrer. Elle est tout entière ignorance. Elle ne sait elle-même qui elle est, ni ce qu’on lui veut. Elle consiste tout entière dans le dessein (ou dessin). C’est une épreuve négative. Et cependant, telle quelle, ô filles de Jérusalem, c’est moi! Ombre figure, mais ombre figure d’une réalité inesti­mable.

Meymac, Xéme siècle

On aura remarqué l’intrication des divers sens de l’Écriture. Le sens littéral, outre qu’il se coule, à la manière d’Origéne, dans une réflexion sur la compo­sition du texte (fissure dans le discours), s’attache au sens exact des mots; plus loin, Claudel vérifiera que Cédar, en langue hébraïque, est interprété noirceur ou tristesse. Ici, il s’interroge étymologiquement sur le mot choisi par la Vulgate, formosa, qui le renvoie à un double sens du mot forme, l’acception scolastique, et l’ordinaire, la visuelle: il en résulte le jeu homonymique dessein/dessin. Mais c’est aussi le moyen de convoquer parallèlement le sens typologique, avec par consonance l’emprunt paulinien umbra futuri, et les realia contemporains, avec le surgissement de l’art photographique: c’est une épreuve négative, tout en restant fidèle à la lettre du texte initial, dont la périphrase C’est une silhouette qui se dessine sur le soleil ne fait après tout qu’actualiser et amplifier le decoloravit me sol. Enfin, ce très beau commentaire plastique et poétique, qui force la langue française à s’enrichir de toute la substance latine latente derrière ses mots pour dégager l’explication, pourrait contenir, à titre herméneutique, une allusion au théâtre d’ombres extrême-oriental dans lequel le poète-diplo­mate a lu la révélation d’un autre monde, d’une vérité cachée.

Il reviendra incidemment sur ce verset plus loin, au moment où il réfléchit sur le blason masculin de Cant. 5, 11 et se trouve frappé par un second paradoxe, jumeau du premier:

Sa tête est de l’or optime: ses cheveux, comme les palmes élan­cées, noirs comme le corbeau. J’ai fait remarquer tout à l’heure l’étrange contradiction de cette tête dorée et de ces cheveux intensément noirs. Il s’agit d’une mani­festation extérieure, d’une auréole, d’une émanation de rayons. Mais c’est fou! Me dira-t-on. Des rayons noirs! C’est le noir que vous chargez d’être ce véhicule transper­çant de lumière et de vérité!

Mes bons amis, il s’agit ici d’autre chose que de l’Archer Apollon. Il s’agit du Deus absconditus, de Celui qui sur le Sinaï se manifesta à Moïse in caligine. Dieu n’est pas seulement un visage, Il est pensée. Nous ne sommes pas seulement en communica­tion avec Dieu, mais avec l’arrière-Dieu. Quelqu’un dont le nom est indicible. Nous avons part non seulement aux ressources de Sa miséricorde, mais à celles de Sa pater­nité. Nox illuminatio mea. Je l’ai déjà dit, Il nous illumine non seulement avec Sa lumière, mais avec Sa nuit, Il Se fait congénital à nos ténèbres. Nox nocti indicat scientiam, dit un certain Psaume que Jean de la Croix devait méditer bien souvent. Dieu communique à Son Église non seulement de Sa lumière, mais de Sa nuit, de Ses mystères. Je suis noire, dit-elle, mais je suis belle (formosa), belle de cette beauté qui résulte de la forme (c’est-à-dire d’un contour circonscrivant une aire impénétrable à l’œil).

On ne se sera pas étonné d’avoir vu surgir, entre deux et toujours à propos du blason masculin, le Christ de Gethsémani, lui aussi à sa manière niger sed formosus:

Car ma tête est pleine de rosée et mes cheveux des gouttes des nuits (Cant.5, 2). Le terrible visage ruisselle de sang, il y en a du sec et d’autre tout frais qui s’accroît et qui tombe goutte à goutte. Et les cheveux mêmes, ce n’est plus cette glorieuse crinière de rayons!

Montserrat, la Moreneta

Ce n’est pas seulement un Dieu ruisselant de douleurs qui s’amène à nous à l’heure de notre propre Gethsémani, mais un prêtre débordant de son propre sacrifice, messe vivante, ruisselant de grâces, de connais­sances et de miséricordes! Il est venu à moi, le désiré des collines éternelles, et sur sa tête s’accumulent les béné­dictions du Ciel qui est au-dessus et celles de l’abîme qui est au-dessous! Et par-dessus celles des pères de la terre celles de Celui qui est au Ciel! Au poing du parois­sien terrassé le bâton du pèlerin s’est changé en un cierge brillant.

Ailleurs, parallèlement à cette perspective messia­nique et salvatrice si profondément inscrite dans le Cantique, Claudel ne manque pas de développer, selon le sens accommodatice et liturgique, la ligne mariale qui lui est chère:

Je suis noire, mais je suis belle (formosa), dit la Fiancée du Cantique, parce que le soleil m’a ôté ma couleur. Ce n’est plus ici la Vierge triomphante et rayonnante que nous sommes accoutumés à saluer tout là-haut à travers les cierges et les fleurs. Le soleil m’a ôté ma couleur, celle du jour pour en faire celle de la nuit. Et voici cette visiteuse des retraits les plus cachés de la pierre (une pierre égale à notre cœur pour l’insensibilité), voici celle pour mieux nous atteindre qui s’est incorporée à nos ténèbres, et cependant apporteuse d’une beauté qui nous pénètre d’une vertu transformatrice.

Enfin, le disciple de Mallarmé converti à l’exégèse ne négligera pas une interprétation théorique, métalittéraire du verset, déjà esquissée dans la réflexion sur l’ombre-figure, et de surcroît associée en surimpres­sion à la méditation de saint Paul dans l’épître aux Romains sur la situation actuelle du peuple juif:

Cette ombre de la Loi et des figures qui longtemps a précédé la Croix, maintenant elle la suit. Nigra sum, dit l’ombre, sed formosa. Noire, mais la forme me reste, forme qui attend d’être remplie de lumière.

Prise de voiles de la Vierge Noire de La Daurade, à Toulouse