2 Dans les Ténèbres suressentielles

Trinité suressentielle qui es au-delà du divin, au-delà du Bien, Toi qui gardes les chrétiens dans la connaissance des choses divines, conduis-nous, par-delà l’inconnaissance, vers les très hautes et très lumineuses cimes des écritures mystérieuses. Là se trouvent voilés les simples, insolubles et immuables mystères de la théologie, dans la translumineuse Ténèbre du Silence, où l’on est initié aux secrets de cette radieuse et resplendissante Ténèbre, en sa totale obscurité, absolument intangible et invisible, Ténèbre qui comble d’indicibles splendeurs les intelligences qui savent clore leurs yeux.

Telle est donc ma prière. Quant à toi, mon cher Timothée, exerce-toi sans relâche aux contemplations mystiques, abandonne toutes sensations et jusqu’aux spéculations de l’intelligence, laisse tout le sensible, tout l’intelligible, tout l’être et le non-être; ainsi, autant que tu en es capable, tu seras surélevé par la voie de l’inconnaissance jusqu’à ne plus faire qu’un avec Celui qui est au-delà de toute essence et de toute connaissance.

C’est bien en ce sens que le divin Barthélemy disait que la théologie est à la fois développée et brève, l’évangile spacieux et grand, mais néanmoins concis. C’est là, me semble-t-il, une réflexion remarquable car, si l’on ne peut tarir un discours au sujet de la Cause bienfaisante de tout ce qui existe, on peut aussi bien l’exprimer brièvement et même n’en rien dire du tout: elle n’a en effet ni parole ni pensée, elle transcende de manière suressentielle tout le créé et ne se manifeste véritablement et sans voile qu’à ceux-là seuls qui franchissent tout ce qui est pur et impur, qui dépassent toutes les plus hautes et plus saintes ascensions, qui abandonnent toutes les lumières divines, et les sons et les paroles du ciel, pour pénétrer dans la Ténèbre de Celui qui est réellement, selon les écritures, l’au-delà de tout.

Denys l’Aréopagite

Pénombre

[La pénombre, pas la Ténèbre, bien sûr, qu’on ne saurait photographier ou peindre, fut-ce en Outre-Noir. La pénombre à l’entrée de la crypte. Comment figurer en effet les Ténèbres suressentielles, et qu’en dire? A la suite du Parménide Damascius résuma la difficulté: le fait est qu’il y a affirmation par la pensée humaine d’un principe absolu, transcendant la pensée, d’un principe du tout, de la totalité du concevable. Ce principe ne peut être hors du tout, car il n’aurait plus alors aucun rapport avec le tout; et il ne peut être non plus avec le tout, car il ne pourrait plus être principe, étant confondu avec son effet. Il faut postuler un principe transcendant du tout, mais on ne peut rien dire à son sujet. Plotin considérait que, si on ne peut penser le principe, on peut en parler. Pour Damascius on ne peut parler du principe; on peut seulement dire (et on le doit) que l’on ne peut rien en dire. Comment? En chantant des psaumes. En se recueillant devant cette Matrice qui contient la Cause qui la créera, stupéfiant la Nature, comme dit lHymne Acathiste.

Une femme, (et non La Femme, qui n’existe pas), qui a un nom propre, et qui est donc unique entre toutes les femmes, comme chacune, dénoue la dirimante contradiction entre le Principe, qui est au-delà de tout, donc aussi bien de l’Être que du Néant, et la notion de Création, nécessaire pour qui désire ne pas adorer la Nature]

Nord de l’Espagne, 12éme siècle

Le but de la Voie Négative est de reconduire l’âme auprès de son origine, sa source, son fond. Son fond sans fond. Là où sont les Vierges Noires. On les rencontre en Extrême Occident, du 9éme au 12éme siècle, puis elles ne se manifestent que de loin en loin, à la campagne, près d’une source. Des pêcheurs en remontent encore une dans leurs filets, au fond d’un fleuve brésilien, au 18éme siècle, là où est maintenant le plus grand et le plus méconnu des sanctuaires mariaux dans le monde, Notre Dame Apparue. Elles ne sont pas faites de main d’homme, elles viennent d’ailleurs, Orient lointain, ou passé immémorial, elles semblent surgir d’elles-mêmes devant le découvreur, habitent les cryptes, les grottes … Leur Noir n’est pas une couleur, ni un mélange, ni une absence, mais il est éclatant, lumineuses ténèbres: materia prima, Substance aristotélicienne -toujours en-deça de ce qu’on peut en dire et en penser, conformément à son étymologie!- fluctuations du Vide quantique.

Comment prier l’Abîme? Pourquoi? Dans cette Très Lumineuse Ténèbre puissions nous entrer nous-mêmes. La Via Negativa est pratique en son fond -le formalisme est nécessaire, mais seulement pour dégager les voies d’une liberté infinie. Maître Eckhart dut batailler pour le faire comprendre, il est mort à Avignon un peu avant son procès canonique. Son dessein premier, prêcher la naissance de Dieu dans l’âme, fut aussi de prêcher la mort, non de l’âme, mais de l’intellect. Sancta simplicitas. Les analogies et différences avec le bouddhisme zen ont été souvent soulignées.

A chaque époque sa redécouverte de la Via Negativa, et singulièrement de Maître Eckard. Ainsi la Via Negativa a une histoire, et le travail d’Alain de Libera est d’une absolue nécessité! D’un autre côté, et sans contradiction, Damascius, Plotin, Blanchot, Heidegger, Hillesum, Hadewijch, Descartes et Kant sont nos contemporains.