5 La conscience est un phénomène quantique, m’a murmuré l’anesthésiste …

L’oxyde nitreux, l’éther, le chloroforme étaient des médicaments uniques, faits de produits chimiques simples. Aujourd’hui, l’anesthésie recourt à tout un cocktail de substances différentes, dont chacune cible une fonction physiologique différente. Certaines ralentissent la respiration, d’autres paralysent les muscles, d’autres enfin soulagent l’anxiété ou entravent la formation de la mémoire. En un certain sens, nous savons assez précisément comment ces médica­ments agissent, puisque nous pouvons mesurer concrètement leur effet sur la pression sanguine, sur la température du corps ainsi que sur une bonne douzaine d’autres paramètres corporels.

Mais, au sens large, nous ne savons quasiment rien de la façon dont ces médicaments opèrent au juste, car nous ignorons com­ment ils affectent le cerveau.

Toutefois, plusieurs études récentes sur l’anesthésie ont levé une partie du mystère. Une des découvertes surprenantes a été d’ap­prendre que l’anesthésie ne déconnecte pas le cerveau. Imaginons une personne couchée sur la table d’opération et sous une forte séda­tion. Si le chirurgien coupe quelque chose et s’exclame Aïe!, son tympan perçoit les sons et la partie auditive du cerveau continue de crépiter d’activité. Il en va de même avec les odeurs: si le chirur­gien a oublié d’utiliser son déodorant ce matin-là, le centre olfactif du cerveau du patient l’enregistre également. Même sous sédation, nous ne sommes pas coupés du monde qui nous entoure.

Cela dit, l’anesthésie entrave bel et bien les étapes suivantes de la cognition. Chez une personne en état de veille complète, sons et odeurs activent d’autres parties du cerveau et stimulent une réponse: Oh la la! Sous sédation, ces signaux sont réprimés et le reste du cerveau n’en sait rien. Comme disent les neurologues, le cerveau a bien reçu des signaux, mais ne les a pas perçus. En d’autres mots, l’anesthé­sie n’endort pas le cerveau, mais réduit au silence les bavardages entre ses différentes parties.

Ces études mettent en évidence la façon dont on sort d’une anesthésie. Intuitivement, on pourrait penser que l’anesthé­sie se dissipe peu à peu et que l’on émerge des profondeurs de façon continue et progressive, mais il n’en est rien. Au contraire, le cerveau semble faire des sauts quantiques entre au moins une demi-douzaine d’états d’absence plus ou moins profonde, dont cha­cun peut durer plusieurs minutes. Si les scientifiques le savent, c’est parce qu’ils ont pu détecter différentes ondes cérébrales correspon­dant à chaque niveau. Sous anesthésie profonde, les signaux sen­soriels de base montrent de brèves impulsions de basse fréquence -rien de bien complexe. Lorsque le patient commence à remonter à la surface, le bavardage du cerveau reprend et des ondes de hautes fréquences apparaissent. Puis suivent des signaux en cascade qui, au lieu de s’amortir rapidement, vont et viennent dans différentes régions du cerveau. Ces signaux continuent de croître en complexité jusqu’à ce que le patient soit complètement réveillé et que toutes les régions de son cerveau bourdonnent.

Non content de nous donner des indices sur le fonctionnement de la conscience, ces recherches pourraient avoir des applications pratiques. Elles pourraient être utiles aux médecins pour évaluer l’état de torpeur de patients dans le coma et pour déterminer s’ils sont toujours là à un niveau ou à un autre, même s’ils ne peuvent plus communiquer. Ces études pourraient aussi contribuer à élimi­ner l’une des horreurs de la chirurgie moderne, à savoir que certains patients se réveillent soudain en pleine opération. Cette conscience sous anesthésie ne survient que rarement -peut-être une fois sur mille- mais elle est alors particulièrement effrayante. La victime peut sentir le chirurgien ouvrir son abdomen avec le bistouri, dépla­cer ses organes ou aspirer son sang. Et parce que le patient est sous l’effet d’un relaxant musculaire, il ne peut signaler sa souffrance à personne. Il n’a plus qu’à subir, ce qui peut durer plusieurs heures.

La plupart des victimes de cette conscience sous anesthésie ne gardent de l’événement que des souvenirs flous et paraissant irréels. Mais certaines se souviennent de tout, y compris de la douleur. Elles souffrent ensuite de cauchemars post-traumatiques où elles se voient écorchées vives. Certaines finissent par se suicider. Per­sonnellement, je ne peux pas imaginer pire torture. Si Dante avait connu la conscience sous anesthésie, il en aurait sûrement parlé dans L’Enfer. Si nous comprenions comment le cerveau passe d’un niveau de conscience à un autre, nous pourrions éliminer cette abo­mination à l’avenir.

De même, ces travaux pourraient contribuer à résoudre l’un des plus grands et plus anciens mystères de la philosophie: savoir comment la conscience prend naissance dans le cerveau. Thomas Beddoes et Humphry Davy n’ont peut-être pas pu guérir tous les maux avec leurs gaz, mais, en dernière analyse, ils voulaient par ce biais appréhender la psyché humaine. Si l’anesthésie permet de défi­nir les profondeurs de la conscience humaine, alors nous avons plus que jamais raison de célébrer cette miraculeuse chimie du plaisir.

Decoding the secrets of th air around us, Sam Kean, trad. française Le dernier souffle de César, Presses polytechniques et universitaires romandes, Quanto

Charles Burns