4 Le destin tragique des Précurseurs

Le chloroforme (ou trichlorométhane) s’est frayé son chemin en médecine grâce au docteur James Simpson, obstétricien écossais ressemblant à un nain de jardin, qui cherchait à apaiser les douleurs de l’accouchement, mais considérait que l’éther ne convenait pas pour cela: son effet était trop lent et son odeur faisait vomir les patientes; de plus, il n’agissait qu’à fortes doses. Au cours de ses soirées libres, Simpson se mit en quête d’un produit de rem­placement. Ses expériences ne suivaient pas précisément toute la rigueur scientifique requise en la matière: il versait goutte à goutte différentes substances chimiques, prises au hasard, dans un verre d’eau chaude, puis en humait les vapeurs jusqu’à ce qu’il se sente lui-même high. Mais en 1847, Simpson tomba sur le chloroforme. Tout comme l’éther, il est peu polaire, la molécule étant chargée négativement sur presque toute sa surface. Mais le chloroforme est plus inerte et s’évapore moins rapidement, propriété qui permet au praticien de mieux contrôler les doses administrées aux patients.

Bien qu’utile en chirurgie, le chloroforme s’avérait controversé dans le domaine médical de Simpson. Certains de ses collègues affir­maient que les mères ne noueraient aucun lien avec leurs enfants si elles elles n’avaient pas connu d’abord la souffrance. D’autres s’inquié­taient que l’anesthésie ne puisse transformer la souffrance en jouissance, comme si l’accouchement allait soudain devenir un orgasme inouï. Plusieurs redoutaient de contrarier la volonté divine qui avait infligé à Ève la douleur de l’enfantement pour avoir introduit le péché dans le monde. Quelques médecins allaient même jusqu’à proposer de ne pas baptiser les enfants nés sous anes­thésie.

Le masque à éther de Morton

Simpson contra toutes ces objections en citant justement la Genèse: en créant Ève, le Seigneur fit tomber un lourd sommeil sur Adam avant de lui prélever une côte, sans douleur, semble-t-il -ce qui plaidait manifestement pour l’anesthésie. La question fut défini­tivement tranchée lorsque John Snow administra du chloroforme à la reine Victoria lors de la naissance de son septième enfant, le prince Léopold, en 1853. Dès lors, les méde­cins rivalisèrent de créativité pour vanter les qualités du chloroforme.

Malheureusement, à l’instar de l’oxyde nitreux et de l’éther avant lui, le chloroforme se révèle aussi être addictif. Et le plus accro fut sans doute Horace Wells. Après le déshonneur encouru à l’Hô­pital général du Massachusetts, Wells abandonna la chirurgie den­taire pour d’autres activités lucratives -colportage de pommes de douche, contrebande d’oiseaux exotiques, vente de faux tableaux à de riches ploucs américains. Ce dernier trafic l’amena à Paris où, à sa grande surprise, le monde médical le tenait en haute estime pour ses travaux précurseurs sur l’anesthésie. Le roi Louis Philippe invita Wells à devenir dentiste royal, honneur qu’il eut la pudeur de décliner.

De retour en Amérique eu 1847, Wells s’installa à Manhattan, sans sa femme et son fils. Son voyage en France avait réveillé son intérêt pour l’anesthésie. Il se procura du chloroforme et l’essaya sur lui-même. Hélas, son séjour parisien n’avait pas atténué les affres de son humiliation passée et il se mit à se dissoudre, littéralement, dans un nuage permanent dû à une consommation quotidienne de chloroforme.

Le masque à chloroforme d’Ombredane

L’addiction et la nécessité de se procurer sa drogue mirent bien­tôt Wells en contact avec des hooligans qui le menèrent bien vite à sa perte. Un de ces voyous se présenta un jour de janvier 1848 à l’appartement de Wells pour se plaindre d’une prostituée qui venait de l’asperger de vitriol (acide sulfurique), au point d’endom­mager irrémédiablement son manteau. Il réclama à Wells une fiole de vitriol pour se venger. Wells jugea la demande équitable, et décida d’accompagner son ami. La vengeance réus­sit -ils trouèrent les vêtements de la femme- mais lorsque l’ami proposa de continuer la tournée en prenant d’autres femmes pour cibles, Wells refusa.

Toutefois, cette idée s’ancra dans son esprit et, durant l’une de ses hallucinations sous chloroforme, il se saisit de sa fiole de vitriol et se précipita dans la rue, où il arrosa deux prostituées. L’acide per­fora par endroits la robe de l’une et brûla le cou de l’autre. Wells continua de courir et perdit tout souvenir de ce qui se passa ensuite. Deux autres belles-de-jour, qui parvinrent enfin à lui arracher sa fiole et à le contenir, racontèrent à la police qu’elles avaient vu Wells jeter de l’acide au visage d’une jeune femme qui dut être hospitalisée et garda de l’attaque une cicatrice à vie.

Le juge exigea une forte caution, mais permit au malheureux de rentrer chez lui sous escorte policière pour prendre ses objets de toilette. Durant un moment d’inattention du policier, Wells se glissa dans sa salle de bains, s’empara d’une lame de rasoir et d’une dernière fiole de chloroforme. Le lendemain soir, après avoir suivi l’office religieux du dimanche à la prison, Wells rédigea une lettre à l’intention de son épouse demeurée dans le Connecticut, aspergea un mouchoir de chloroforme, le porta à la bouche et s’entailla la cuisse avec son rasoir, sectionnant son artère fémorale. Les gardiens le trouvèrent mort le lendemain matin dans une mare de sang poisseux.

Ce jour-là, un policier partit à la recherche de la pauvre femme dont le visage avait été aspergé avec de l’acide afin de l’informer de la mort de Wells et de lui permettre de tourner ainsi la page. Le pre­mier hôpital où il se rendit n’hébergeait personne qui correspondît à sa description; il en essaya un autre, puis un autre et un autre encore. Personne ne savait de qui il pouvait s’agir.

Les prostituées avaient tout inventé.