L’anthropocène n’existe pas

… Du moins telle qu’elle nous est vendue, comme le segment final du Grand Récit. Saisissons bien la ruse: l’anthropocène, et ses désastres, qui sont indubitables, est utilisée pour valider une mystification. Le moteur de l’histoire n’est pas ce Grand Récit, qui irait du Big Bang à Michel Serres, en passant par le Développement, mais, tiens donc, la lutte des classes …

Anthropocène? La comptabilité des quantités de gaz à effet de serre émises dans l’atmosphère, des degrés Celsius, des flux de nitrates ou de phosphore, des espèces et habitats détruits, etc …, constitue, dans l’incapacité des groupes sociaux les plus favorisés à remettre en question leurs standards de vie, une tentative pour masquer les divergences d’intérêts, par la construction d’un diagnostic supposé commun, selon la vieille logique moderne de séparation entre faits et valeurs.

Mais ce récit-épopée, prenant l’espèce humaine comme un tout indifférencié mu par une évolution automatique, est une mystification.

Pour les anthropocénologues, le Grand Récit se passe comme si on avait découvert les axiomes de l’histoire et qu’elle se déroulait inéluctablement hors de nous. Il y aurait une ligne historico-technique mais pas de bifurcations, ni d’instaurations; il y aurait des processus à l’œuvre mais pas d’humains ou de collectifs agissants. Pourtant l’histoire telle qu’elle est faite effectivement prouve qu’on peut procéder autrement.

Sphère céleste, Perse, 16éme siècle

David Edgerton a par exemple montré combien il fallait se méfier des récits qui conçoivent l’his­toire des techniques comme une succession de révolutions, de renouvellement d’âges.

Pensons au fait que l’armée qui a fait le plus usage, en nombre et en proportion, de chevaux au cours d’une guerre n’est pas l’armée napoléonienne, mais l’armée nazie, si souvent décrite comme reposant sur des formations blindées. Un autre exemple: On trouvait dans les deux premières décennies du XXe siècle, une propor­tion non négligeable de voitures électriques: la voiture électrique dominait alors le parc automobile de Chicago; 20 % des taxis motorisés berlinois étaient électriques.

De même, lesdites transitions énergétiques ne sont en réalité qu’une exagération de focale: il n’y a guère eu de succession énergé­tique de l’hydraulique au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire ou aux renouvelables, mais plutôt des additions énergétiques et on s’achemine, soit vers une nouvelle addition (le retour du charbon et les énergies fossiles non conventionnelles) climatiquement plus dévastatrice, soit -pour tenir véritablement sous le seuil d’un réchauffement de 2°C ou plutôt par pénurie de pétrole conventionnel- vers une descente énergétique socialement douloureuse. Plutôt que ce récit linéaire de l’énergie, l’histoire est donc faite de bifurcations, de diversité, de réagencements économiques et sociopolitiques profonds, de choix et des stratégies d’acteurs puissants et guère démocratiques.

Ainsi l’histoire des énergies renouvelables, animales, éoliennes et solaires, avant qu’elles ne soient considérées comme alternatives fait apparaître un passé riche de trajectoires techniques négligées et de potenti­alités non advenues.

L’énergie hydraulique est restée centrale dans la production industrielle jusqu’à la fin du XIXe siècle et le redevint au XXe siècle avec l’hydro-électricité. À la fin du XIXe siècle, 6 millions d’éoliennes, activant autant de puits, participèrent à l’ouverture des plaines du Midwest américain à l’agriculture et à l’élevage. Il ne s’agissait pas de moulins artisanaux mais de rotors, conçus à l’aide de la dynamique des fluides, capables de suivre le vent, et produits industriellement. En Californie et en Floride, l’ensoleillement et l’éloignement des gisements de houille expliquent le développement rapide des chauffe-eaux solaires qui équipaient près de 80 % des habitations en 1950. L’énergie solaire a failli s’imposer aux États-Unis pour les usages domestiques grâce à des travaux du MIT de la fin des années 1940, dont l’essor fut bloqué par les géants de l’énergie. De même il aura fallu tout le poids de l’industrie pétrolière et automobile pour avoir la peau des tramways états-uniens dans les années 1930.

Marotte (forme pour bonnets et chapeaux), bois de pin, Queyras, début du 19éme siècle

En somme, l’histoire n’est ni linéaire ni progressiste: elle procède d’une multitude de trajectoires historico-techniques, allant de très vieilles techniques à des éléments nou­veaux, dont nombre restent inappliquées, telles les machines de Léonard De Vinci. Chacune de ces trajectoires entrelacées peut dans certaines circonstances modifier le fonctionnement des autres selon les configurations produites par les acteurs historiques, ou bien se rompre, se reprendre, faire jonction ou disjonction avec d’autres. L’histoire est buissonnante comme disent les historiens qui cherchent désormais à passer d’une lecture téléologique vers une histoire désorientée.

Parce que les récits du passé cadrent les options envisageables pour l’avenir, parce que les protagonistes ou facteurs causaux que l’on a choisi de mettre au premier plan, ou bien de laisser dans l’ombre, dans les dramaturgies de nos histoires, déter­minent ou légitiment partiellement les phénomènes qui seront jugés dignes de priorité et les acteurs jugés légitimes pour jouer un rôle dirigeant dans la réponse aux dérèglements écologiques globaux, l’histoire que l’on se raconte de l’Anthropocène n’est pas sans effets sur l’action politique actuelle et future. En cela, elle est politiquement déterminante. Son élaboration nécessite donc une attention très particulière qui implique en premier lieu d’en finir avec le genre de l’épopée équivoque.

Le Grand Récit s’apparente en effet à une épopée en ce qu’il exalte un grand sentiment collectif (le fait d’appartenir à l’espèce humaine) dans lequel le protagoniste est engagé de façon indifférenciée (absence d’intériorité, ici donc de réflexivité, et donc de conflictualité, tiens donc) et pris involontai­rement dans un destin qui le dépasse, où ni la catégorie de l’action ni celle d’agents ne sont clairement dessinées. Il est une épopée équivoque au sens où ce grand récit entretient une ambiguïté entre sa fonction descriptive (par la quantification) et son rôle supposé explicatif.

La conception de l’histoire inhérente au récit dominant de l’Anthropocène ne permet pas de répondre à la question comment en est-on arrivé là?

Ou plutôt permet à Petite Poucette de ne pas la poser. Elle est là pour ça.

Coq de clocher, dinanderie de cuivre, 18éme siècle

Si les humains ont une influence d’ordre géologique, l’explica­tion historique doit entrer dans des processus qui ne sont pas uniquement du ressort des dynamiques évolutives ou quantita­tives. Un devenir historique ne peut se saisir qu’avec un regard sur les actions humaines comme l’a montré Hannah Arendt (La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 301-302), car ce sont elles qui sont politiquement fondatrices. Elles sont irréductibles à une logique historique, que celle-ci vienne des sciences naturelles ou des sciences humaines et sociales -ce qu’avaient défendu Kant, Hegel ou Marx!

L’action est la voie de sortie des nécessités vitales et du cours téléologique du monde de l’œuvre, de ce qui construit la durabilité des sociétés. En effet, elle est cette faculté qui permet de déclencher des processus sans précédent, dont l’issue demeure incertaine et imprévisible dans le domaine, humain ou naturel, où ils vont se dérouler, des processus dont l’inertie ne s’épuise pas dans leurs produits immédiats, contrairement à l’œuvre, mais qui peuvent grandir au contraire quand les conséquences de l’acte se multiplient.

L’action comme processus n’a pas de fin car il est impossible d’en prévoir les conséquences et les ramifications. Elle se fonde en se déployant au sein d’une polis, en créant dans le même temps l’espace qui lui permet d’exister, en tant qu’organisation du peuple qui vient de ce que l’on agit et parle ensemble. Une telle lecture de l’action conduit à concentrer l’analyse historique sur ce qui est agissant au sein des groupes sociaux, car c’est dans l’agir du passé que peut se distinguer, se saisir la situation présente qui est la nôtre. Dans une histoire de l’Anthropocène, les choses ne vont donc pas d’elles-mêmes, la population n’est pas entraînée dans une grande épopée, histoire inexorable aux accents de tragédie, mais les situations, les techniques, les dispositifs sont activés, décidés, instaurés; s’inquiéter, indus­trialiser, brûler, compenser, résister, pardonner, sont là des actions humaines éminemment politiques qui ont produit la situation que nous appelons Anthropocène.

Prenons concrètement la question du basculement dans l’Anthropocène au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles. Le récit des anthropocénologues met en avant l’inventivité d’un Watt créant des machines à vapeur plus puissantes, performantes et bon marché que toutes les autres sources d’énergie (vent, eau, animal, humain…), qui les auraient donc naturellement sup­plantées, requérant alors des quantités croissantes de charbon.

Sphère céleste, France, milieu du 19éme siècle

Pourtant on peut opposer à ce récit simpliste un autre récit, plus empiriquement fondé, plus riche de valeur explicative, et politiquement plus instructif. Dans Une grande divergence Kenneth Pomeranz a entrepris d’expliquer pourquoi l’Angle­terre, et non la région chinoise du delta du Yangzi, a pris la voie de l’industrialisation et de l’hégémonie mondiale. Les deux sociétés qu’il compare montraient un niveau de déve­loppement économique et technologique équivalent vers 1750 et furent confrontées à des pressions analogues (plus fortes en Angleterre) sur leurs ressources (terre, bois). Une double contingence favorable explique selon Pomeranz la voie anglaise: la proximité des mines de charbon (alors qu’elles étaient distantes de plus de 1500 km de Shanghai) et la situa­tion de l’Europe au carrefour géographique de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie, situation qui avait permis une accumu­lation primitive aux XVIe et XVIIe siècles et qui autour de 1800 permettait à l’Angleterre d’importer/capturer des ressources cruciales à son développement industriel: de la main d’œuvre esclavagiste cultivant le coton (évitant ainsi des millions d’hec­tares de prairies pour des moutons pourvoyeurs de laine), du sucre (qui représente déjà 4% de l’apport énergétique jour­nalier en Angleterre en 1800), du bois, puis du guano, du blé et de la viande. Kenneth Pomeranz a bien montré les liens -aux incidences écologiques majeures- entre essor industriel britannique et mise au travail d’hectares fantômes du sous- sol ou de la périphérie de l’Empire. Prenons les chiffres qu’il a rassemblés pour 1830: la consommation de charbon du pays correspond à la production de plus de 8 millions d’hectares de forêts rationnellement gérées, celle de sucre (antillais) à 600 000 hectares de bonnes terres à céréale ou pomme de terre, celle de coton (américain) à 9,3 millions d’hectares de pâturages à ovins et celle de bois (Amérique et mer Baltique) à plus de 400 000 hectares de forêts domestiques. On atteint ainsi plus de 18 millions d’hectares de production annuelle drainés vers l’Angleterre (ce qui est bien supérieur à la propre surface agricole utile de la Grande-Bretagne). C’est ce prélèvement qui a placé la Grande-Bretagne au centre d’un flux de ressources qui fut la condition sine qua non de l’entrée dans l’ère industrielle, et donc de l’Anthropocène. Cet afflux permet l’expansion économique (cycle de Kondratieff) de 1780-1825 et limite la violence de la récession de 1825-1848. Cette phase d’expansion n’est pas sans lien, également, avec les guerres napoléoniennes qui inaugurèrent le transport massif à grande distance de produits non luxueux. Jusqu’alors, seuls les produits à haute valeur ajoutée traversaient l’Atlantique tels le sucre, le tabac et bien sûr les métaux précieux. En 1808, le blocus continental imposé par Napoléon rompt l’appro­visionnement de la Grande-Bretagne en bois de la Baltique, une ressource indispensable à la Royal Navy. L’Angleterre se tourne alors vers l’Amérique du Nord. Les exportations de bois passent de 21000 tonnes en 1802 à 110 000 en 1815, soit 74 % des importations britanniques. Cette transformation dans le commerce du bois constitue un phénomène historique majeur car elle tripla en quelques années les capacités de transport transatlantique et rendit ainsi possibles en retour l’émigra­tion de masse vers l’Amérique du Nord, autre facteur clé de l’augmentation de l’empreinte écologique humaine. Enfin, les guerres napoléoniennes jouèrent un rôle clé pour ériger le développement industriel en préoccupation centrale des gou­vernements. Le besoin massif de salpêtre, de soude et d’acides conduisirent les gouvernements européens à créer les cadres favorables à une grande industrie chimique, notamment un assouplissement des régulations sur leurs nuisances, avec notamment le décret français de 1810 sécurisant le capital industriel contre les contestations des riverains, secteur technique et économique qui joua par la suite un rôle anthropocénique considérable (engrais chimiques, biocides, aéro­sols…).

Thomas Le Roux, Le Laboratoire des pollutions industrielles, Paris, 1770- 1830

Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012.

Pichet en étain, France, 18éme siècle

Ainsi appréhendée, la révolution industrielle n’est pas le processus linéaire poussé par le génie technologique de quelques savants et entrepreneurs européens -pointe la plus avancée de ces Homo sapiens au cerveau remarquable- du Grand Récit des anthropocénologues, mais plutôt le nœud contingent d’une configuration géopolitique globale. D’ailleurs, l’adoption des machines à vapeur n’avait rien d’évident ni de nécessaire. Vers 1800, il n’existe que 550 machines à vapeur contre 500000 moulins à eau en Europe. Le charbon est alors plus cher que l’énergie hydraulique et considéré comme moins intéressant par bien des industriels. Comme l’a montré Andréas Malm c’est lors de la récession de 1825-1848, couplée au métier à tisser automatisé comme réponse patronale aux indisciplines et aux revendications ouvrières, ainsi que dans une logique de concentration de la main d’œuvre et du refus d’investir dans des biens publics (barrages et aménagements hydrauliques), que la machine à vapeur fut adoptée dans l’industrie textile.

Voir la remarquable thèse récente d’Andréas Malm, Fossil Capital. The Rise of Steam Power in the Brittish Cotton Industry, 1825-1848, Université de Lund, 2014

Plutôt que le produit abstrait et indifférencié d’une entreprise humaine, Malm nous donne à comprendre l’entrée dans l’Anthropocène comme le résultat de choix technico-économiques faits par certains hommes, en vue d’exercer un pouvoir sur d’autres, qui toujours résistèrent. Et ce basculement décidé par une poignée de personnes (en 1825, la Grande-Bretagne est res­ponsable de 80% des émissions mondiales de C02) entraîna l’humanité et la Terre dans un devenir anthropocénique, par le jeu de la concurrence économique, de la guerre et de la domination impériale.

Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt

Ah oui, ricanent les beaux esprits, c’était mieux avant! Vous voulez revenir en arrière! Mais non, la politique de la Terre brûlée a rendu ce retour impossible. Rassurons les progressistes, ils ne risquent plus de bêcher des sols vivants ni de boire l’eau des rivières, ils ne croiseront plus de bouquetins des Pyrénées, de baleines des basques ni de phoques moines. L’avenir, ce sont les déchets éternellement radioactifs.

Si nos ancêtres nous ont fourvoyés dans une impasse, il faut pour en sortir revenir à la bifurcation. À moins que l’on ne suive la ligne de pente: nous sommes au bord du gouffre, faisons un grand bond en avant. Dans 1984, un personnage pose la question au héros réfractaire: A quoi devons-nous boire? À la mort de Big Brother? À l’humanité? À l’avenir?

Au passé! répond Winston. C’est vers le passé que se tournent les révoltes et les révolutions. C’est dans le temps que les peuples et leurs meneurs vont chercher l’image d’un monde et d’une société moins dégradée. Nous sommes des exilés. Nos villes sont méconnaissables, notre langue moribonde. En une vie d’homme, désormais, tout est déconstruit plusieurs fois. Quand le bouleversement perpétuel des modes de vie rend caducs les savoirs transmis entre générations, au point de les effacer des mémoires, c’est par l’étude et l’enquête qu’il faut les retrouver. Certes, l’image du passé est mythifiée, et nous sommes loin d’en regretter tous les us et coutumes, mais elle est émouvante, ce qui vaut mieux que d’être mobilisatrice. Le passé avait ses noirceurs, ses pestes, ses guerres et ses famines. Il avait aussi ce qu’on nous a volé, l’ailleurs et l’avenir.

Pièces et main d’œuvre