3 La terre est une ruine, où les animaux séjournent comme des fan­tômes …

A la nature nous opposons bien le monde des esprits?

Elle acquiesça.

Et nous pouvons voir en l’homme la charnière entre les deux mondes?

Elle tomba d’accord sur ce point aussi.

Ainsi, ne devrions-nous pas considérer comme un arrêt divin que cette nature s’élève jusqu’à l’homme pour trouver précisément en lui le point de réunion des deux mondes, et qu’ensuite à travers l’homme devait s’établir un passage immédiat d’un monde dans l’autre, pour que la croissance du monde extérieur se poursuive sans interruption dans le monde intérieur, ou monde des esprits? Il se produit certes maintenant aussi un passage, lorsque chaque chose, ou du moins l’homme, quand il meurt, passe dans le monde des esprits. Mais ce passage ne se produit que de façon médiate par la mort ou par une rupture complète avec la nature, si bien que ni de cette vie ni de l’autre on ne peut dire qu’elle forme un tout, mais seulement le côté d’un tout indivis. C’est alors seulement, selon moi, qu’il n’y aurait pas eu de mort. L’homme aurait mené dès ici-bas une vie à la fois corporelle et spi­rituelle; la nature entière, en lui et avec lui, se serait élevée au ciel, ou à la vie éternelle qui ne périt pas.

Dieu ne voulait pas un lien mort ou nécessaire, mais un lien libre et vivant entre les deux mondes (inté­rieur et extérieur) et le mot de cette relation, c’était l’homme qui le portait dans son cœur et sur ses lèvres. De la liberté de l’homme dépendait donc aussi l’élé­vation de la nature entière. Tout revenait à cela, qu’il oubliât ce qui était derrière lui et se saisît de ce qui était devant lui. Mais alors l’homme se retourna pour saisir (comment cela s’est-il passé, et pourquoi Dieu l’a-t-il laissé faire, n’est pas ici mon propos), mieux, ce fut assez qu’il désira, qu’il eut la nostalgie rétro­grade de ce monde extérieur, pour perdre du coup le monde céleste, en arrêtant non seulement son propre progrès, mais celui de la nature entière. Qui a jamais vu de ses yeux quelles terribles conséquences a sur le corps humain une entrave mise à un développe­ment que la nature réclame avec violence, comment au cours d’une maladie, la crise, arrêtée par un trai­tement maladroit ou déjà rendue impossible par une prostration générale, entraîne immédiatement la chute de toutes les forces dans une faiblesse mortelle et cause immanquablement la mort : celui-là pourra se faire une vague idée des ravages que l’homme a fait subir à la nature entière, en imposant brutalement un obstacle à son évolution.

Les forces qui s’étaient dressées dans toute leur puissance, prêtes à s’élever dans le monde supérieur et à atteindre leur point de transfiguration retombèrent dans le monde qui les entourait et étouffèrent ainsi la pulsion de vie, qui certes agit encore à la manière d’un feu qui couve, mais qui, parce que son élévation propre n’est plus possible, n’est plus qu’un feu de chagrin et d’angoisse, cherchant de tous côtés une issue.

Tout degré qui nous mène vers le haut est délectable, mais il devient terrible quand on l’atteint en tombant. Tout n’an­nonce-t-il pas une vie qui a sombré? Ces montagnes ont-elles surgi telles qu’elles se tiennent ici? Le sol qui nous porte s’est-il élevé ou bien affaissé? Et ceci par surcroît n’est pas l’œuvre d’un ordre fixe et constant, mais après qu’on eût fait obstacle aux lois propres du développement, le hasard a fait son appa­rition. Ou bien se trouve-t-il quelqu’un pour croire que les déluges, dont l’action universelle se révèle avec tant d’évidence, qui ont creusé ces vallées et laissé derrière eux dans nos montagnes tant d’ani­maux marins, que tout cela s’est accompli suivant une loi interne? Quelqu’un admettra-t-il qu’une main divine ait posé ces énormes masses rocheuses sur l’argile glissante afin qu’elles se précipitent dans le vide, transforment les vallées paisibles parsemées d’habitations humaines en terribles champs de ruines, ensevelissent les joyeux promeneurs au milieu du che­min?

Or ces débris d’une antique splendeur humaine, à la recherche desquels le curieux pénètre les déserts de Perse et les solitudes de l’Inde, ne sont pas les véritables ruines. La terre entière est une grande ruine, où les animaux séjournent comme des fan­tômes, les hommes comme des esprits, où mille forces et trésors cachés sont comme emprisonnés par des puissances nuisibles ou ensorcelés par un magicien. Et ce sont ces forces réprimées que nous voudrions accuser, au lieu de penser bien plutôt à les libérer d’abord en nous? Certes, l’homme à sa manière n’est pas moins ensorcelé et métamorphosé. C’est pourquoi le ciel nous envoya de temps en temps des êtres supé­rieurs, qui devaient par des chants merveilleux et des paroles magiques délivrer l’homme du sort qu’on avait jeté sur lui, et ouvrir à nouveau son regard au monde supérieur.

Mais la plupart des humains sont prisonniers de ce qu’ils voient à l’extérieur et pensent trouver là toute chose. Comme des paysans qui se glissent dans un vieux château détruit ou enchanté avec leur baguette de sourcier dans la main, ou éclairent de leur petite chandelle les chambres souterraines éboulées, emploient même des pieux et des leviers dans l’espoir de trouver de l’or et d’autres choses précieuses: ainsi va l’homme dans la nature et dans quelques-unes de ses chambres secrètes, en appelant cela faire des sciences naturelles; mais les trésors ne sont pas seulement recouverts de gravats, un sort les a enfermés dans les débris et les pierres mêmes, et seule une autre parole magique peut les en délivrer.

Clara Politica