III Mourir d’amour

La pièce de Yamamoto est intitulée L’His­toire d’Okichi l’étrangère. Dans le titre original, c’est le mot tôjin, aujourd’hui désuet, qui veut dire étrangère. Traduit littéralement, ce mot signifie la Chinoise ou, plus littéralement encore: une personne de la dynastie Tang. Il est juste de traduire ce mot par l’étrangère, puisque ce qui est chinois tient lieu, par métonymie, de tout ce qui est étranger. Il me semble cependant particulièrement approprié dans le cas présent de qualifier Okichi de Chinoise, car elle est, tel un idéogramme chinois, porteuse d’une signification. Pour demeurer visuellement corps étranger, un tel signe ne peut que venir d’ailleurs. Nul ne peut le traduire en un mot utilisé au quotidien. Nul ne peut le prononcer. Mais la présence d’Okichi est cette signification. Okichi est là, et peu importe dans quel état, et pour cela elle ne disparaît pas.

Selon moi, Brecht et Puccini ont en commun non seule­ment une passion pour les automobiles, mais aussi le choix d’une geisha comme héroïne.

Dans les années quatre-vingt, étudiante, j’assistai à l’Opéra de Hambourg à une représentation de Madame Butterfly. Je préférais aller à l’Opéra pour des œuvres plus modernes, Lulu d’Alban Berg ou Un survivant de Varsovie d’Arnold Schoenberg. Mais cette fois-là, je n’avais pas pu réprimer ma curiosité, je voulais voir à quoi ressemblait une geisha chez Puccini. À l’Opéra de Hambourg, même aux bonnes places, on n’avait pas à être aussi élégant qu’à l’Opéra de Vienne. J’étais vêtue d’un pull et d’un jean tandis que les cantatrices allemandes, sur scène, étaient en kimono.

Chocho veut dire papillon. Le personnage principal de l’opéra, Cio-Cio-San, est sans doute une espèce rare de papillon qui enchanterait le cœur des collectionneurs. En effet, c’est une geisha monothéiste capable de s’entretenir couramment en italien avec un Américain et, en plus, elle se suicide comme un samouraï. Replacée dans la série des héroïnes pucciniennes, elle n’a cependant rien d’exotique. Tout comme les femmes de La Bohème, Manon Lescaut ou Tosca, Cio-Cio-San fait déferler des vagues d’émotion sur le public et meurt à un sommet dramatique. Elle meurt à la place du spectateur. Chaque fois qu’il va à l’opéra, le specta­teur peut repousser d’un jour sa propre mort.

J’aperçois sur scène, côté jardin, une mer bleue. Debout sur une colline, Cio-Cio-San regarde vers le large et chante son air célèbre:

Un beau jour nous verrons

Se lever un filet de fumée

Au bord extrême de la mer.

Et puis le navire apparaît.

Puis le navire blanc

Entre dans le port et sa sirène lance un salut.

Il n’est plus question de noirs navires américains, les kurofune, mais de navires américains blancs. Ils sont attendus avec impatience, car Pinkerton a promis à Cio-Cio-San de revenir. Il n’a pas dit qu’il reviendrait un jour. Il a décrit bien plus précisément le moment: il reviendra à l’époque où les rouges-gorges bâtissent leur nid. Cio-Cio-San attend les rouges-gorges pendant trois ans. Quand le consul améri­cain Sharpless vient la voir, porteur d’une mauvaise nouvelle, aussitôt elle l’interrompt pour lui demander quand les rouges- gorges font leur nid en Amérique. Sharpless répond, embar­rassé: Je suis désolé, mais je ne sais pas…/Je n’ai pas étudié l’ornithologie. Sharpless a du mal à informer Cio-Cio-San du mariage de Pinkerton avec une Américaine.

À Nagasaki, on voit quotidiennement nombre de bateaux sur l’eau. Le pavillon qui flotte au mât est leur carte d’identité. Comme le note justement la suivante Suzuki, Cio-Cio-San observe chaque drapeau qui apparaît sur l’eau: Depuis trois ans, il n’entre pas un bateau dans le port/Dont Butterfly ne scrute de loin la couleur, le drapeau.

Ito Noé l’admirable, 1913

Cio-Cio-San cherche Pinkerton en cherchant le drapeau de son pays. Chaque pays a son drapeau et ses lois. Cio-Cio-San croit que les lois du pays de Pinkerton protègent les femmes de l’abandon. Un dialogue entre elle et le marieur, Goro:

Goro:… Pour l’épouse, l’abandon/correspondra à un divorce…

Butterfly: La loi japonaise…/Mais pas celle de mon pays.

Goro: Lequel?

Butterfly: Les États-Unis.

Goro: Oh! La malheureuse!

Butterfly: On sait bien qu’ici, ouvrir la porte/et chasser la femme tout simplement/on appelle cela un divorce/Mais en Amérique cela est impossible/N’est-ce pas?

Pour Pinkerton, il est clair dès le début que son union avec Cio-Cio-San prendra fin avec son service et qu’il célébrera à son retour en Amérique un vrai mariage avec une compa­triote. Goro lui aussi, le marieur, pense avoir arrangé pour Pinkerton un mariage provisoire. Au Japon, la loi permettait alors aux étrangers d’épouser des Japonaises pour le temps de leur séjour, union automatiquement dissoute lorsqu’ils quittaient le pays. Un mariage pour un temps insulaire. Bien sûr, les étrangers pouvaient toujours faire venir de nouvelles geishas si celles-ci étaient d’accord, mais certains préféraient une relation plus solide. Une fois que le marieur Goro a amené la geisha Cio-Cio-San, le lieutenant de la marine américaine Pinkerton apprend qu’elle n’a que quinze ans. Il en est effrayé, mais ne la renvoie pas.

Cio-Cio-San est issue d’une famille de samouraï réputée, mais travaille comme geisha depuis la mort de son père. Elle dit que son père est mort dans la dignité en suivant l’ordre de l’empereur. Cette biographie confère au personnage de Cio- Cio-San plusieurs qualités contradictoires: l’innocence due à l’âge, la fierté des origines, et la disponibilité de par son métier.

Cio-Cio-San n’est ni aussi audacieuse ni aussi critique que l’Okichi de Brecht, mais elle possède une forte volonté et de l’endurance: elle adopte la foi chrétienne quand elle apprend quelle ne pourrait sans cela épouser Pinkerton. Pinkerton, qui n’est pas missionnaire, n’a pas d’intérêt à la convertir. Cio- Cio-San a beau être répudiée par sa famille, elle est satisfaite de s’être séparée du monde de ses origines. Pour Pinkerton, elle est tout d’abord à la fois un jouet et un enfant qui joue, puis elle devient la cible de sa pitié. Plus tard, il s’éloigne pour se mettre à l’abri de sa propre pitié. Il justifie sa décision en invoquant la raison et tourne le reste de son émotion contre la famille de Cio-Cio-San: Toute ta tribu et tous les bonzes du Japon ne valent pas les larmes de ces chers beaux yeux. Pinkerton ne veut pas que Cio-Cio-San sacrifie le précieux liquide de ses yeux à ses coreligionnaires. Et pourtant, on ne perd rien à verser des larmes, alors que c’est la perte du liquide rouge qui tuera plus tard Cio-Cio-San.

Cio-Cio-San voudrait de son plein gré se séparer de plusieurs dieux, comme il est dit avec humour: Les dieux japonais sont gras et obèses! Pas le dieu américain, j’en suis sûre, répond-t-elle bien plus vite quand on l’implore. Plus le capita­lisme est avancé, plus le pourvoyeur doit réagir rapidement au client. Curieusement, le dieu monothéiste n’est pas ici un dieu chrétien, mais le dieu américain, comme l’appelle Cio-Cio-San.

Comme la question sur les rouges-gorges auparavant, ce passage-ci produit aussi un effet humoristique, et le public de l’opéra aura l’impression que l’humour sert à susciter sa sympathie pour la naïveté de la jeune geisha de quinze ans. L’humour a ici également la fonction de prendre à la lettre les affirmations de Pinkerton pour révéler leur caractère fallacieux.

Cio-Cio-San devient chrétienne et est répudiée par les siens: c’est ce que lui prescrit le scénario de l’opéra. Pour le développement de l’intrigue, il importe que Cio-Cio-San n’ait plus aucune possibilité de retourner dans sa situation antérieure, ce afin quelle se donne la mort. Mais le fait que la culture et la religion soient placées sur le même plan rend ce passage de la pièce peu vraisemblable. Le Japon ne s’est jamais considéré comme un pays bouddhiste, et la religion de la nature n’était pas encore organisée à cette époque comme un shintoïsme d’État homogène. Cio-Cio-San et sa famille ne pouvaient avoir une perspective se limitant à cette alterna­tive simple.

Pas une geisha, en l’espace de deux cents ans, ne mourut pour un amant néerlandais. J’entends par là non seulement les vrais Néerlandais, mais aussi les pseudo-Néerlandais. L’Allemand Siebold, par exemple, était marié avec la Japo­naise Taki durant son séjour au Japon. Issue d’une famille de négociants, elle travaillait comme geisha à Deshima. Quand Siebold dut quitter le Japon en 1828, sa fille Iné n’avait que deux ans. Elle resta auprès de sa mère, Taki, et devint plus tard la première femme-médecin japonaise à pratiquer la médecine européenne. Il lui arriva certes d’être discriminée en tant que métisse, mais elle put réussir dans son métier de médecin. Mieux vaut être médecin qu’héroïne d’opéra. La famille de Siebold aida Iné lorsqu’elle ouvrit son cabinet médical à Tokyo. Siebold se donnait beaucoup de mal pour écrire et envoyer depuis l’Europe ses lettres à Taki et Iné en japonais. A l’hortensia qu’il avait rapporté en Europe, il donna le nom d’Hydrungea otaksa Siebold et Zuccarini. Ce n’est malheureuse­ment plus le nom officiel, cet hortensia étant identique à celui auquel le Suédois Thurnberg avait donné un autre nom. Mais à chaque fois que je vois un hortensia, je cherche un papillon, chocho, en quête de son nectar. Telle femme continue de vivre dans un nom de plante, telle autre meurt papillon.

Une geisha se suicidera-t-elle si un homme la quitte ou rira-t-elle plutôt si on lui pose une question pareille? La femme dont on suppose quelle fut le modèle de Cio-Cio-San se maria plusieurs fois après avoir été abandonnée par son lieutenant américain. De suicide il n’est pas question.

Ou le suicide, ou le retour à une vie de geisha? Quel toupet de n’avoir pas laissé d’autre choix à Cio-Cio-San! Une jeune fille vivant encore dans la tradition de l’époque Edo se trouve devant le grand navire de la modernité. Elle n’a pas le droit de monter à bord et de partir avec le navire, il ne lui reste plus qu’à retourner à son ancienne vie de l’époque Edo, ou bien à se tuer avec le couteau quelle tient à la main. Encore heureux qu’elle n’ait pas tenté de tuer Pinkerton avec ce couteau.

Ni Puccini ni Brecht n’opèrent avec la notion d’Occi­dental. Ils sont Européens et ne s’identifient pas au person­nage de l’Américain qu’ils ont envoyé sur les planches. Si l’on employait ici l’expression peinture en noir et blanc aussi bien Pinkerton chez Puccini que Harris chez Brecht seraient peints trop en noir, et ce ne serait pas dû au fait qu’ils seraient arrivés au Japon sur des navires noirs. Or ni Puccini ni Brecht n’ont créé de leurs mains le personnage du méchant Américain. C’est dans leurs sources, l’une américaine, l’autre japonaise, qu’ils ont trouvé les Américains dont ils avaient besoin. Il fallait l’appui de l’Occident pour qu’une geisha devienne une héroïne.

Nobuyoshi Araki