I Les bateaux noirs et les baleines

On appelle kurofune, bateaux noirs, les navires améri­cains qui atteignirent en 1853 le port d’Uraga, près de l’ac­tuelle capitale, Tokyo. Les navires portugais, espagnols et néerlandais venus au Japon depuis le milieu du seizième siècle étaient noirs eux aussi, il n’en reste pas moins qu’on appe­lait et continue à appeler kurofune ces seuls quatre navires américains de 1853. Ils venaient dans l’intention d’exercer une pression militaire pour contraindre le Japon à des relations commerciales avec l’Amérique. Satisfait du commerce avec la Chine et les Pays-Bas, le Japon entendait s’en tenir à ces deux pays. Ces deux partenaires commerciaux ne s’immisçant jamais dans la culture japonaise, la culture de l’époque Edo put développer sa spécificité. Les Américains qui arrivaient, c’était le rideau qui s’ouvrait sur la modernité. Si la moder­nité était une actrice, dans quelle pièce jouerait-elle donc? Je pense à deux ouvrages européens écrits pour la scène s’intéres­sant à cette question. L’un est la pièce La Judith de Shimoda de Bertolt Brecht, l’autre l’opéra Madame Butterfly de Giacomo Puccini. Dans les deux cas, l’héroïne de la tragédie est une geisha.

Autrefois, on enduisait les navires de goudron pour les protéger des agressions, rapides ou lentes, de l’eau. La couleur noire symbolisait ainsi la protection et la solidité. Qu’une baleine et un bateau noir aient certaines similitudes dans la peinture japonaise de l’époque est une ironie de l’histoire: l’une comme l’autre sont surdimensionnés, formes noires traversant les vagues du Pacifique, l’un étant un péril pour l’île, l’autre une source de profit. Leurs points communs ne s’arrêtent pas là: c’est à cause des baleines que les bateaux noirs vinrent au Japon. Au dix-neuvième siècle, les Améri­cains cherchaient non seulement à accéder au marché chinois par le Pacifique, mais il leur fallait aussi une base de pêche à la baleine. Les villes américaines s’acheminaient déjà vers les nuits sans sommeil du capitalisme. Employées comme combustible, les graisses organiques des baleines produisaient la lumière dans les bureaux et les usines, permettant ainsi d’al­longer la journée de travail. Le fait que l’Amérique connaissait dès cette époque le problème énergétique, dont l’ampleur est aujourd’hui internationale, fut une surprise pour moi. Je fus tout aussi surprise d’apprendre que ce mode de vie dévorateur d’énergie suscitait déjà à cette époque des protestations. Au Japon, on menait encore, involontairement, une vie proche de la nature. Je me remémore souvent ma visite de la cabane, au bord de l’étang de Walden dans le Massachusetts, où l’écrivain Henry David Thoreau vécut pendant deux ans. Il avait tourné le dos à la société industrielle, cultivait un mode de vie extrêmement peu coûteux en énergie et en argent et fut l’auteur en 1854 de ce classique de la littérature écologique qu’est Walden ou la Vie dans les bois. Cette même année fut signé l’accord entre l’Amérique et le Japon qui mit un terme à l’époque de l’isolement qui n’en avait jamais été un.

Kurofune, Porcelaine Meiji

Le premier Américain arriva au Japon en 1791, donc presque deux siècles et demi après les Portugais. Suivirent quelques tentatives américaines pour établir des relations commerciales, mais le Japon persistait à ne vouloir négocier qu’avec ses vieux amis, Chine et Pays-Bas. De 1797 à 1809, les navires améri­cains accostèrent au Japon sous pavillon néerlandais.

La lettre remise en 1851 par le commodore américain Matthew Perry au ministre de la Marine William Alexander Graham spécifiait que trois des quatre navires destinés à être envoyés au Japon devraient être des bâtiments militaires à vapeur. Il argumentait en précisant que les Japo­nais avaient beau connaître déjà ce type de navires par les livres, ils seraient vite convaincus de la puissance militaire américaine quand ils les verraient en réalité; le cas de la Chine avait clairement montré qu’il était plus efficace dans une négociation de proclamer sa puissance militaire que de faire des démonstrations d’amitié; mais il fallait éviter que la négociation ait lieu au port de Nagasaki, où elle risquait d’être perturbée par les Néerlandais.

Perry n’avait pas reçu de son pays l’autorisation d’attaquer militairement le Japon. Les navires noirs furent utilisés comme une installation visant à exhiber la supé­riorité militaire sans la mettre en œuvre. Cela fonctionna. Aujourd’hui encore, le mot kurofune vibre des sentiments que les navires noirs durent susciter chez les Japonais: l’angoisse, l’inquiétude, la curiosité, la soif de savoir, et l’ambition de construire eux-mêmes un navire plus grand encore.