1 Les expérimentations hasardeuses de Victor Frankenstein

Il existe deux sortes de complexités: celle que l’on pourrait appeler complexité chaotique, qui se produit à partir d’éléments simples, et la complexité organique, celle de la vie produite à partir de la vie. Si la complexité qui se reconstruit est de type chaotique, on n’a aucune idée d’où on va. Cela suscite un problème technique, c’est-à-dire politique et métaphysique: le décou­page de l’humain en fonctions simples et distinctes est une fiction modélisante qui oublie le bruit pro­duit par l’opération de discrétisation. On est là dans une vision à la Frankenstein, qui prétend construire le vivant ou l’humain à partir de briques élémentaires, alors qu’on ne peut découper et modéliser le réel pour le reproduire, du fait de ce qu’on appelle l’arrondi digital: avec la modéli­sation numérique à base de digits 0 et 1, les découpages du réel -indispensables pour qu’elle soit possible- impli­quent nécessairement de les quantifier par des chiffres arrondis, ce qui laisse donc un bruit, une sensibilité aux frontières et aux conditions initiales due à cet arbitraire, à l’origine de l’instabilité des systèmes techniques issus de cette modélisation du vivant. Il faut admettre qu’on ne peut pas déterminer une fonction à 100 % -c’est le côté jamais entièrement modélisable de la complexité. Cette complexité ne sera pas issue de la sélection naturelle. Aucune optimisation n’aura été faite. En bref, le découpage de l’organisme en fonc­tions simples pour les figurer dans des logiciels conduit à un dysfonctionnement général des systèmes techniques pré­tendant copier le vivant.

C’est le problème des OGM: leurs créateurs ont su reproduire l’expression d’une fonction précise en modi­fiant un segment du génome d’une plante, mais le bruit issu de cette modification rend la plante fragile sur d’autres plans. Certains cotons transgéniques résis­tent très bien à tel insecte prédateur mais, en cas de séche­resse, toutes les fleurs tombent sans qu’on sache pourquoi. C’est un premier niveau. Ces OGM brevetés ont aussi de conséquences économiques, car les agriculteurs dont les semences sont contaminées ont des gènes brevetés dans leurs graines et n’ont plus le droit de les semer. C’est un deuxième niveau, mais il y en a un troisième: du fait de la mainmise sur les semences brevetées des multinationales de l’agro-industrie, la biodiversité s’amenuise rapidement. Et le jour où une épidémie frappera les quelques variétés que l’on cultivera encore, ce sera la famine générale. En touchant à une fonction minuscule du vivant, on provoque ainsi des effets beaucoup plus larges, potentiellement dévastateurs.

La discussion doit se placer au niveau scientifique et non sur un plan moral ou éthique: la modélisation mathé­matique (et numérique) qui est au fondement de l’utopie des thuriféraires de la nouvelle idéologie du progrès, tenants de l’homme augmenté, reste beaucoup trop en surface par rapport aux réalités profondes du fonctionnement orga­nique intégré, par essence non découpable. Aucun scientifique ne peut soutenir que le découpage du vivant aux fins de sa modélisation ne laisse pas de bruit. Et ce bruit, on ne peut savoir quand ses effets se manifesteront, ni sous quelle forme: il faut attendre long­temps avant que les fleurs ne tombent.

Et plus on avance dans l’échelle de la complexité, plus les effets du bruit sont tardifs et imprévisibles. Le fait que les fleurs tombent surviendra relativement vite. Mais celui que les agriculteurs n’aient définitivement plus le droit de re-semer leurs propres semences à cause de la contamination par celles de leur voisin adepte des OGM n’adviendra que plus tard. Et qu’on ait perdu toute la diversité des semences, c’est encore plus lointain.

Il faut déjà abandonner l’idée qu’un être vivant est entièrement déterminé par ses gènes. Plus aucun généticien contem­porain ne le pense. On sait qu’il existe un gène qui peut agir sur la taille des individus: en le modifiant on peut agir sur la taille. Il n’empêche que les transformations de l’environne­ment ont fait que les hommes d’aujourd’hui sont nette­ment plus grands que ceux des générations précédentes: les gènes de grands font aujourd’hui des gens beaucoup plus grands et idem pour les gènes des petits. Encore mieux, on trouve aujourd’hui des gènes d’obésité qui font que cer­tains enfants ont tendance à être plus gros que d’autres, or leurs parents n’étaient pas obèses, parce qu’ils vivaient dans un autre environnement: le gène qui favorise l’obésité dans l’environnement du XXIéme siècle ne la favorisait pas dans l’environnement du XXéme.

On voit bien là le mythe du génie génétique, un fantasme total! Les déterminations épigénétiques, atmo­sphériques, topologiques et dynamiques ne peuvent être effacées: si on se contente de mettre de l’ADN dans un bouillon de culture, rien n’émerge! Et rien n’émergera jamais, parce que les surdéterminations sont à proprement parler non dénombrables, parce que la complexité n’est pas toute représentable.

Embryons de: poulain, serpent, poisson-zèbre