Les fleurs de ce Printemps que jamais ne dépouille la dent du Bélier de la Nuit …

Les architectes de Babel parlaient un jargon dépourvue de sens -intraduisible, puisqu’il voulait tout dire, galimatias démoniaque … Pape Satan, pape Satan, aleppe, s’écrie d’une voix enrouée Plutus au début du chant VII de l’Enfer. Ne convenait-il pas que le loup maudit aux lèvres enflées, le dieu des avares, le dieu de l’or, s’exprimât dans un idiome insensé?
Plus loin, Enfer XXXI, 23, c’est au tour de Nemrod, le Bâtisseur de Babel, de pérorer dans un jargon inintelligible: Raphel may amech zabi almi.
Pourquoi le roi chasseur a-t-il pris place, aux côtés de Briarée et d’Ephialte, parmi les géants qui, enterrés jusqu’au nombril, dominent le rebord du puits, comme des tours dressées au-dessus d’un rempart?
Sans doute Dante avait-il recueilli, de la bouche de quelque voyageur d’Asie, la description du Nemrud Dagh, le sommet de l’Anti-Liban, sur lequel Antiochus, monarque de Comagène, avait fait ériger son sépulcre et les colosses coiffés de tiares, arrogantes effigies de ses aïeux.

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Comme de la Mésopotamie et de l’Iran étaient naguère venus les griffons et les chimères, les guivres et les séraphins qui animaient les chapiteaux et les tympans des basiliques romanes, de ce même fabuleux Levant devaient à leur tour s’engendrer les mythes et les images par lesquels le voyant de Florence illustrerait sa pérégrination aux trois royaumes de la Mort. Lorsque Virgile et son compagnon, debout sur la barque de Phlégyas, parviennent, à travers les lugubres lagunes du bas-enfer, à la capitale de Satan, Dité, celle-ci leur apparaît, avec ses coupoles et ses minarets, pareille à quelque métropole d’Orient, le Caire ou Damas, et le poète en désigne du doigt les mosquées vermeilles comme si elles sortaient de la fournaise.

Dès 1839, Ozanam avait entrevu le rôle de la pensée mahométane et de l’averrhoïsme à l’origine de la philosophie de Dante. Il s’était même interrogé sur l’influence à son égard des doctrines bouddhiques ou des mythes brahmaniques (par exemple, dans les Veda, le récit du voyage du jeune brahme Tadjkita chez le Roi de la mort). Le poète aurait pu les connaître par les informations des marchands vénitiens qui, comme on sait, s’étaient glissés jusqu’aux abords de l’empire du Grand Khan, sur les routes tracées par Plan-Carpin et Rubruquis. A l’en croire, les descentes aux enfers médiévales dériveraient beaucoup moins des récits épiques de l’Antiquité et des incursions d’Ulysse ou d’Er le Pamphylien ou d’Enée au pâle royaume de l’Hadès que d’une ligne du Coran, celle où nous est dépeinte l’extase cataleptique à la faveur de laquelle Mahomet aurait, dans le cours d’une seule nuit, parcouru toutes les contrées de l’au-delà.
Or, nous nous avisons que toute l’ordonnance des outre-mondes dont l’Alighieri a dressé l’architecture dans un espace aux dimensions multipliées, lui a été suggérée par les relations des visionnaires d’Orient.
Les neuf cercles du cirque infernal où l’on ne progresse que vers la gauche, car le pays maudit n’a pas de droite, avec leurs marécages de sang, leurs fosses embrasées, leurs cloaques putrides, leurs pluies de feu, leurs vents de ténèbres; les neuf corniches de la montagne du purgatoire, au revers de la terre; les neuf ciels qui forment les gradins de l’empyrée et leurs croissantes clartés et leurs musiques ascendantes …

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Ce ne sont pas seulement des images mais des idées que Dante a puisées dans les livres des docteurs de l’Orient. N’oublions pas, au demeurant, tout ce que doit à l’illuminisme des soufis musulmans le mouvement spirituel qui trouva sa traduction dans la chanson courtoise des troubadours et dans la mystique du Gai Savoir. Or, la filiation du Toscan à l’égard des poètes d’Oc s’impose de toute évidence. On sait qu’à l’exemple du Mantouan Sordello, il avait d’abord médité d’écrire son œuvre dans leur langue, laquelle, avec le latin, faisait seule alors en Europe figure de langue littéraire. Les vers qu’il place sur les lèvres d’Arnaut Daniel comptent parmi les plus nostalgiquement beaux qu’il ait composés. Les ombres de trois autres troubadours passent avec des sorts divers entre les triples rimes: le Limousin Giraut de Bornelh, Folquet de Marseille et la terrible tête qui parle au bout du bras tendu par Bertran de Born. Et Béatrice elle-même, Dante se fût-il permis de dire d’elle ce que nul n’avait jamais dit d’aucune autre Dame, si la lyrique romane ne lui avait appris les lois d’amour par lesquelles s’ouvre l’accès à la vie nouvelle?
Définissant, dans le De vulgari eloquio, les thèmes fondamentaux de l’expression lyrique, le Florentin ne cite guère, comme exemples de ceux qui les ont illustrés en son temps, que des écrivains de langue d’Oc: Bertran de Born, pour la poésie guerrière, Arnaut Daniel et Cino de Pistoie, pour la poésie amoureuse, Giraut de Bornelh pour la poésie moralisatrice. Bertranum de Bornio, arma; Arnaldum Danielem, amorem; Gerardum de Bornello, rectitudinem.
Faut-il en inférer que, comme l’ont soutenu Gabriele Rossetti et d’autres, l’Alighieri aurait nourri des complaisances inavouées pour les spéculations cathares? A la vérité, on ne découvre aucune trace du dualisme manichéen, ni de sa théologie du mal et du péché, ni de sa négation du libre arbitre dans la pensée du poète et nulle similitude ne se laisse entrevoir entre les trois Cantiche et la Vision d’Isaïe, celui des livres saints des Albigeois qui nous dévoile le mieux leurs concepts eschatologiques.
Nous ne saurions nous dissimuler toutefois que l’orthodoxie de La Divine Comédie a éveillé maintes suspicions et les commentateurs n’ont pas caché leur surprise d’apercevoir dans les saintes cohortes du quatrième ciel, outre Joachim de Flore, Denys l’Aréopagite, Albert le Grand et autres doctes esprits desquels les doctrines, si elles n’encoururent pas toujours des décrets d’excommunication, n’en parurent pas moins imprégnées de quelque relent d’hérésie.

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Ne convient-il pas de s’étonner tout autant de l’indulgence dont bénéficie Frédéric de Hohenstaufen, le César souabe, deux fois anathématisé par l’Église, qui, dans ses jardins de Sicile, entouré de ses janissaires noirs, des esclaves et des eunuques de son harem, de ses astrologues syriens, de ses philosophes juifs, faisait plutôt figure d’un calife des pays sarrasins? Dante le damne certes, mais non sans lui faire adresser par son conseiller Pier délia Vigna le plus formel hommage et, d’autre part, il se contente d’une expiation temporaire pour son fils, le démoniaque Manfred, hérétique avéré, en précisant que les jugements miséricordieux de la divine Sagesse l’emportent sur les interdits du Saint-Office.
Avant Gabriele Rossetti déjà beaucoup s’étaient interrogés sur les inclinations dissidentes du Florentin. Louis Racine, dans son Discours sur le Paradis Perdu, avait déploré que Milton se fût inspiré d’un aussi pernicieux exemple. En revanche Voltaire s’était félicité de voir par Dante mettre les papes en enfer. Nul toutefois n’était allé aussi loin que le R. P. Hardouin, de la compagnie de Jésus, lequel attribuait La Divine Comédie à un hérésiarque, adepte de Wiclef (Mémoires pour l’histoire des Sciences et des Beaux-Arts, Trévoux, 1727). Il est vrai que le même tenait l’Enéide pour l’œuvre d’un moine bénédictin du XIIIe siècle.
L’Alighieri connut cependant ses plus curieux avatars aux temps romantiques qui le déguisèrent en martyr de la liberté, en carbonaro, en socialiste, en précurseur de Mazzini et de Garibaldi, ou quand René Guénon, de façon à la fois pertinente et superficielle, chercha dans son ouvrage les preuves d’une Initiation aux rites templiers. Tout un courant de la spéculation hétérodoxe du XIIIéme siècle semble procéder d’une même souche, la pensée d’Averroès, le chien enragé que dénonçait Pétrarque et que la fresque fameuse de Pise précipitait, avec Mahomet et l’Antéchrist, au plus profond des abîmes de Satan.

Le médecin cordouan niait l’acte créateur des origines et proclamait la préexistence et l’éternité de la matière. Il ne reconnaissait dans l’âme humaine qu’un reflet de l’intellect actif, sorte d’esprit cosmique où s’allait confondre, après la dissolution des corps, chaque destinée individuelle. C’était rejeter à la fois la possibilité d’une survie et celle d’un jugement des péchés.

Mahomet, Oxford, XIVéme siècle

Entre ses deux genoux pendillaient ses boyaux,
les entrailles à l’air, avec le sac fétide
qui prend nos aliments pour les merdifier.

Je tenais mon regard rivé sur cette horreur;
il ouvrit, m’ayant vu, de ses mains sa poitrine
et dit: Regarde donc comme je me déchire!

Vois à quel triste état est réduit Mahomet!
Celui qui va devant en pleurant, c’est Ali,
le visage béant du toupet au menton.

Tous les autres esprits que tu peux voir ici
dans la vie ont été des semeurs de scandale
et de schisme; et voilà ce qui les fend ainsi.

Reprenant les vieilles accusations du dominicain Guido Vernani, certains n’hésitent pas à taxer Dante, lui aussi, d’averrhoïsme, ce même Dante que nous voyons pourtant sur son tombeau, à Ravenne, qualifier de théologien: Theologus Dantes, nullius dogmatis expers. On rappelle que plus d’un des concepts exposés dans le Convivio lui furent suggérés par l’enseignement de Pietro d’Abano, directement inspiré du maître musulman. Dès lors, ne faudrait-il pas admettre que sous le rideau des vers énigmatiques le poète de La Divine Comédie cacherait de redoutables réminiscences, secrètement empruntées à la plus impie des doctrines?
Nous nous demandons néanmoins si ces exégètes ne se sont pas laissés aller à faire la part trop belle à l’averrhoïsme. Certes, l’influence du docteur andalou ne saurait être tenue pour négligeable: elle a marqué un mouvement de pensée affranchi de la tradition et rebelle au mystère; car le Moyen Age ne compta pas seulement des esprits capables de voir au-delà des apparences et aptes à discerner d’autres réalités que les données immédiates de l’expérience sensorielle et de l’enquête rationnelle; il eut aussi, comme les autres temps, ses matérialistes et ses athées. Mais tous les philosophes arabes n’étaient pas averrhoïstes. Toutes les écoles de médecine, toutes les sectes indépendantes du formalisme scolastique n’étaient pas averrhoïstes. Le Cordouan trouva ses plus acharnés détracteurs parmi ses propres coreligionnaires. Quant à Dante, s’il fut attentif aux leçons de la science aristotélicienne dont Averrhoès était alors réputé le commentateur le plus autorisé, si, de ce fait, il ne se crut pas astreint à lui assigner une place au séjour des réprouvés, mais le comprit, avec Hippocrate, Avicenne ou Galien dans la petite académie médicale qu’abritent les limbes, peut-on en déduire qu’il adopta tous les principes d’un savant dont il admirait l’information et utilisait les gloses?

En fait, La Divine Comédie tout entière ne fut visiblement écrite que pour affirmer, au mépris d’Averrhoès, la survie individuelle, la responsabilité de la conscience humaine et la rétribution des œuvres dans l’au-delà. Elle maudit expressément tous les matérialistes en la personne d’Épicure, le père de ceux qui croient qu’avec le corps meurt aussi l’âme.

Giovanni Papini a discerné en son génie une résurgence du vieil esprit prophétique des augures dÉtrurie et l’émanation de la terre des lémures et des chambres sépulcrales, mystérieusement ouvertes sur l’envers des choses. Mais, dans la mort, le revenant des cercles fatidiques ne voulait reconnaître qu’une justification de la vie. A travers les ténèbres et les rayons des trois mondes, sa quête avait tenté d’obtenir des réponses à ce problème du mal auquel aboutissent en définitive tous les problèmes sur lesquels s’interroge l’inquiétude humaine. Ainsi son chant de désolation se change-t-il en l’annonce d’un salut.
L’enfer n’est pas un lieu mais un état: une fois transporté par la mort hors du temps, un être se contemple à jamais et contemple dans un seul instant sa vie entière, telle qu’en elle-même l’éternité l’a fixée, éternellement lourde parfois de son impénitence et de ses souillures. Ce n’est pas un souverain juge, un Minos vengeur, qui condamne et damne le coupable; c’est le coupable qui, ayant jusqu’au bout refusé la Grâce, demeure captif de son refus et pour toujours devient refus.

Mais l’enfer ne représente que la première étape du pèlerin d’outre-vie. On oublie trop souvent où s’achève le pèlerinage. Le paradis, lui aussi, est un état, non pas un lieu, au sein duquel chacun, sans perdre son individualité, réconcilie ses contraires dans la vision de la suprême intelligence et participe mystérieusement de l’éternel amour. Esprits vêtus de chair, comme il convient, les élus avec qui devise Dante sont une présence irremplaçable, la plus secrète essence de l’être personnel. L’empyrée tel que le décrit le poète, ses éblouissements et sa lumière d’aurore toujours montante, qu’est-ce sinon la patrie dont tout homme porte la nostalgie et l’espérance, là où éclosent les fleurs de ce printemps que jamais ne dépouille la dent du Bélier de la Nuit?

In questa primavera sempiterna
Che Notturno Ariete non distoglie

Avec Marcel Sendrail et Digital Dante