2 Les apocalypses sont-elles des prophéties ?

Chercher des vaticinations portant sur les années ou les siècles à venir serait le pire contresens que l’on puisse faire sur l’interprétation de l’Apocalypse, dans la mesure où cette dernière ne nous parle pas d’un futur attendu, mais de vivre autrement, dès maintenant et à jamais. Prophétie et apo­calypse ne sont pas anticipatrices, ou très acces­soirement. Le dire du prophète et celui de l’apocalypticien n’est pas un pré-dire.

Pour l’Apocalypse, le Messie a inauguré le Royaume de Dieu. Il règne parce que, étant mort pour les hommes, il vit pour Dieu d’une vie éternelle qu’il offre dès à présent. Voilà pourquoi les prédictions cèdent la place à la prédication. Aux chrétiens menacés jusque dans leur existence, souvent tenaillés par la peur et tentés par les compromissions avec un pouvoir qui veut être idolâtré, l’Apocalypse révèle que leur vie, que la vie, n’est pas ce qu’ils croyaient.

Le glorieux Fils d’homme qui apparaît au début de l’Apocalypse ne vient pas révéler au voyant la fin des temps, mais l’accomplissement déjà réalisé d’une attente, la fin d’un temps, celui de la pre­mière économie du salut. Son propos n’est pas de délivrer un ensei­gnement sur la fin, mais d’encourager les croyants à vivre pleinement leur vie nouvelle.

Réciproquement, le prophète n’est pas un diseur de bonne aven­ture. À la différence du devin, il dit ce que les autres ne voient pas dans les réalités présentes de Dieu et du monde. Il déchiffre dans le présent ce qui, du futur, est déjà là, de sorte que ce qu’il voit à l’avance est un futur déjà advenu -un futur antérieur, où ce qui sera a déjà été -dans le but, commun à la prédication apocalyptique et à la prophétie, de soutenir l’esprit des fidèles pendant la tourmente.

Hommes de la Parole, comme l’indique l’étymologie du mot, les prophètes sont des hommes du présent, et c’est pourquoi l’accomplissement des prophéties n’a jamais constitué un critère déterminant pour distinguer entre les vrais et les faux prophètes. Les prophètes se risquent rarement à dater l’accomplissement de leurs prophéties, et leurs oracles sont ordinaire­ment introduits par une formule très souple qui ne présume en rien du calendrier réel des événements (en ces jours-là, viendront des jours…). En outre, le fait que cer­taines prédictions ne se soient pas réalisées ne suffit pas à disqualifier un prophète: c’est le cas, par exemple, de la grande vision de la conversion de l’Égypte et de l’Assyrie que l’on trouve dans Isaïe, ou des promesses de restauration politique d’Israël sous un nouveau David.

Prophétie et apocalypse sont apparentées l’une à l’autre en ce qu’elles forment une littérature de résistance de portée politique. Le message de Dieu que le prophète porte à la communauté vise la construction d’une société idéale, sans pour autant transformer le prophète en homme politique, en chef ou en prêtre. Cependant le prophète s’adresse à des personnes qui l’écoutent, qui doivent l’écouter, auxquelles il se sait envoyé comme à ses auditeurs, pour les mettre devant la sévère alternative de l’heure: il se mêle donc nécessairement de politique intérieure comme de politique extérieure. Les prophètes ont notoirement joué un rôle actif au moment du schisme politique entre le nord et le sud d’Israël, après la mort de Salomon.

En matière religieuse, les prophètes ont milité pour la construction d’un temple pour Yahvé à Jérusalem, certains d’entre eux ont promu la pratique des sacrifices. Isaïe prêche la confiance en ce lieu saint malgré les dangers auxquels il est exposé, Ézéchiel rêve d’un nouveau Temple, Élie propose qu’un sacrifice décide qui, de Baal, le dieu des quatre cent cinquante prophètes, ou de Yahvé, le Dieu d’Élie, est le vrai Dieu. D’autres pratiques religieuses sont encouragées, comme la dîme, la pénitence et la prière. Mais l’originalité des prophètes est plutôt de se méfier d’une religion qui s’exprime par des rites et des cultes purement exté­rieurs, qui n’exprime nullement les sentiments du cœur, et où ce qui est célébré est constamment contredit par la vie quotidienne. Quand le peuple demande au prophète Michée quel acte cultuel poser pour éviter le châtiment de Dieu, la réponse est claire: On t’a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi: rien d’autre que de respecter le droit, d’aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu.

La droiture (mishpat) dont parlent les prophètes n’est pas le droit positif qui, dans telle ou telle cité, règle les rapports communautaires, elle est la valeur essentielle pour former une com­munauté harmonieuse, paisible et heureuse, quelle qu’elle soit. La droiture implique le respect de l’autre, l’égalité et la bonté, et c’est elle qui doit se traduire politiquement sous la forme de la justice sociale pour laquelle tous les prophètes ont pris fait et cause, et dont ils dénoncent inlassablement les manquements.

Bien qu’intimement impliqués dans les affaires politiques, reli­gieuses et sociales de leur temps, les prophètes n’ont jamais été confinés à l’horizon de leur propre histoire: en dénonçant la crise des institutions sociales ou leurs insuffisances, ils cherchaient par là même à annoncer une ère nouvelle, une nouvelle Alliance, pour la venue d’un Fils d’homme, d’un nouveau Maître de Jus­tice, ou d’un Oint de l’esprit. La prophétie emprunte alors le ton de l’oracle de malheur, prédisant non seulement la destruction d’un peuple infidèle, mais celle du monde entier.

Les nuées ont déversé leurs torrents d’eau, les nuages ont fait reten­tir le tonnerre, les traits ont volé de toutes parts, les éclairs ont illu­miné le monde, la terre fut ébranlée et trembla. Alors pourront surgir de nouveaux cieux et une terre nouvelle, nul ne se rappellera plus les choses passées, elles ne reviendront plus à l’esprit.

Mais pour pouvoir faire cette prévision noire de l’avenir qui sera ténèbres et non pas lumière, les prophètes doivent avoir une vision claire du présent (de ce qui, dans les errements du présent, justi­fie et appelle le châtiment à venir), d’une part parce que ce sont les fautes actuelles des nations qui conduisent fatalement à un avenir désastreux, mais aussi, et peut-être surtout, parce que cette catastrophe annoncée peut (peut-être) encore être évitée si les hommes adoptent un autre comportement, s’ils se repentent sincèrement de leurs péchés et se convertissent.

La prophétie de malheur a alors valeur d’exhorta­tion à la conversion, même s’il n’y a aucune certitude qu’une conver­sion suffise à prévenir la catastrophe, car il se pourrait qu’il soit déjà trop tard: Cherchez Yahvé, vous tous les humbles de la terre, qui accomplissez ses ordonnances. Cherchez la justice, cherchez l’humi­lité: peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère de Yahvé.

C’est sous le rapport de leurs conceptions respectives de l’histoire qu’apocalypticiens et prophètes se distinguent le plus nettement. La perspective apocalyptique de l’histoire se caractérise par un déterminisme strict. L’histoire de l’homme se déroule en fonction de la prévision d’événements qui vont arriver conformément à un plan arrêté par la divinité une fois pour toutes. Les apocalypticiens ont abandonné l’espoir de voir la situation se redresser sans intervention divine, et c’est pourquoi ils ne se donnaient pas pour tâche de convertir la foule des païens. L’eschaton vers lequel tend inéluctablement l’histoire ne peut pas être visé comme un but, même par ceux qui sont persuadés de sa réalité et qui l’attendent avec foi et persévérance. Son mode de manifestation transcendant implique la non-participation de ceux qui, dans l’immanence terrestre, pourraient favoriser sa venue, et donc leur exclusion de l’histoire, sur le déroulement de laquelle ils n’ont aucune influence. En tant que discours sur les fins dernières, l’apocalyptique concentre toute la signification de l’histoire dans son instant ultime, en créant une tension extrême entre le moment présent et le moment final, et, surtout, en créant un entre-deux qui vide tout le temps intermédiaire de sa substance, de sorte à faire apparaître le temps à venir comme un temps creux.

On a parlé à ce sujet d’ellipse eschatologique pour désigner cet évidage en règle du futur qui conduit à le concentrer dans l’ultime moment de la consom­mation des temps. De là une certaine indifférence de l’apocalypticien à l’endroit du futur, lequel, en dehors de son terme, est proprement insignifiant, rempli de faits divers qui ne possèdent aucune signification eschatologique.

Dans la perspective prophétique, en revanche, la fin n’est pas étran­gère au cours réel de l’histoire, elle est déjà présente dans son déroule­ment, dans sa matière même. Le terme final ne sera, s’il se produit, que le prolongement des étapes précédentes, la conséquence d’une série de péchés et d’errements, et son avènement est le résultat plus ou moins prévisible d’une évolution lente à laquelle les hommes participent en tant qu’agents historiques et sur laquelle ils peuvent, par conséquent, peut-être encore agir.

Même lorsqu’elle se rencontre à l’identique chez les prophètes et les apocalypticiens, l’apocalypse n’y revêt donc pas le même sens, puisque l’apocalypse annoncée par les prophètes demeure essentiellement conditionnelle. Telle est la nature de l’eschatologie prophétique: le désastre peut être évité grâce à une repentance collec­tive sincère. À maintes reprise les prophètes prédisent la fin du monde, mais toujours sous condition hypothétique: Si vous continuez à agir comme vous l’avez fait jusqu’ici, alors malheur à vous, mais si vous vous repentez, alors le désastre sera évité.

Dans la mesure où les modernes apocalypticiens, pour reprendre le titre que Günther Anders se donnait volontiers à lui-même, évo­quent à leur tour la possibilité d’un événement ultime et total, il nous semble qu’ils s’apparentent beaucoup plus aux prophètes de malheur, stricto sensu, qu’aux apocalypticiens de la tradition biblique, pour cette raison décisive qu’ils pensent que les conditions d’apparition d’un tel événement ne sont pas étrangères aux forces politiques, éco­nomiques ou religieuses qui animent ce monde, et que, à ce titre, les hommes peuvent et doivent agir en vue d’empêcher qu’il se produise. Les rédacteurs de scénarios catastrophistes ne désespèrent pas de frei­ner la course au suicide, et c’est pourquoi leur parole se veut missionnaire.

Jean-Pierre Dupuy, dans le contexte d’une réflexion prenant pour objet la crise écologique, a fort bien élucidé cette parenté de la prophé­tie de malheur avec la conception de la temporalité mise en œuvre dans les prévisions catastrophistes des penseurs de l’environnement. Allant de Jonas à Jonas, c’est-à-dire de Hans Jonas (l’auteur du Prin­cipe responsabilité) à Jonas (le prophète de l’Ancien Testament), il repère que la parole prophétique n’est pas à proprement parler une prédiction, qu’elle n’est pas une parole qui calcule, qu’elle n’est pas, de manière générale, une parole qui vaut par son contenu de savoir, mais bien plutôt par ce qu’elle fait. La parole prophétique se tient tout entière dans sa dimension pragmatique. Ce qui peut arriver de mieux à un prophète, c’est au fond de passer pour un imbécile, d’être désavoué par les événements: si le prophète prédit le pire, c’est précisément afin que ce dernier ne se produise pas. S’il voulait que sa prophétie se réalise, alors il devrait ne pas prophétiser.

Du pro­phète, il faut dire que s’il perd, il gagne, dans la mesure où sa parole aura eu un effet qui aura changé le futur. Et pour que sa parole agisse, il ne doit pas dire le possible -il est possible que Dieu vous punisse en appelant sur vous l’inouï de la catastrophe…, mais il doit dire que l’impossible est certain, que la catastrophe est certaine (à moins que les hommes ne se repentent et ne changent leur manière d’agir). C’est en faisant croire à l’impossible qu’il peut conduire les hommes à se rappor­ter à la catastrophe future et à tenter de l’éviter. Et s’il peut y parvenir, c’est parce qu’il ne rate pas la catastrophe en tentant de l’apprivoiser dans un savoir du possible incertain. La prophétie de malheur se donne les moyens de prévenir la catastrophe à venir -en un sens: de modifier le futur- en faisant imaginer et croire en l’impossible certain.

Telle est expressément la mission que s’assigne le moderne apocalypticien, dont Günther Anders dresse le portrait dans une parabole superbe s’inspirant de l’annonce du Déluge par Noé.

Las de jouer les prophètes de malheur, et d’annoncer sans cesse une catastrophe qui ne venait pas et que personne ne prenait au sérieux, Noé décide un beau jour de revêtir l’habit du deuil et de déambuler dans cette tenue dans les rues de la ville. À la question, que lui posè­rent les habitants, de savoir de quel mort il portait le deuil, il répondit, à leur grand amusement, qu’il portait le deuil de leur mort à tous. Et lorsqu’on lui demanda quand cette catastrophe avait eu lieu, il leur répondit: demain. Alors, profitant de l’attention et du désarroi, Noé se dressa de toute sa grandeur et déclara: Après-demain, le déluge sera quelque chose qui aura été. Si je suis venu devant vous, c’est pour inverser le temps, c’est pour pleurer aujourd’hui les morts de demain. Après-demain, il sera trop tard. Sur ce, il rentra chez lui, se débarrassa de son habit de deuil, et se rendit à son atelier. Dans la soirée, un charpentier frappa à sa porte et lui dit: Laisse- moi t’aider à construire l’arche, pour que cela devienne faux. Plus tard, un couvreur se joignit aux deux en disant: Il pleut par-dessus les montagnes, laissez-moi vous aider, pour que cela devienne faux.

Stéphane Hicham Afeissa

Quelques lieux abandonnés, ou qui auront pu l’avoir été.