Algérie: du sang et des mascarades, des simulations et de l’héroïsme …

Un sytème de prédation …

Au commencement … Le 18 mars 1962, étaient signés entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), les accords d’Évian qui mettaient fin à la guerre et qui allaient permettre de mettre un terme à 132 années de présence coloniale. Le GPRA était composé des figures historiques du nationalisme algérien, des intellectuels, pharmaciens, avocats et médecins. Le jour du cessez-le-feu, l’armée française ouvre les frontières d’Algérie avec le Maroc et la Tunisie, fermées durant la guerre. Elle laisse passer l’armée algérienne des frontières, composée de maquisards qui n’ont jamais tiré une balle de leur vie. Elle est dirigée par le colonel Houari Boumédiene, secondé, entre autres, par un jeune commandant, Abdelaziz Bouteflika. Ils forment ce qu’on appellera le clan de Oujda.

Une fois l’indépendance de l’Algérie proclamée en juillet 1962, cette armée des frontières déclare la guerre aux civils du GPRA. Elle déferle sur le pays, prend les villes les unes après les autres. Elle massacre les opposants. A Oran, elle tire sur les Européens qui avaient choisi de rester en Algérie. Lassés par sept années de guerres, des milliers d’Algériens sortent dans les rues, pour demander la fin de cette guerre fratricide.

Mais le 9 septembre 1962, l’armée des frontières s’empare d’Alger. Après avoir mis au pas le principal syndicat du pays, elle annonce la primauté du militaire sur le civil et annonce qu’Ahmed Ben Bella sera l’unique candidat pour les élections présidentielles.

C’est durant cet été que l’indépendance de l’Algérie est mort-née, condamnée par une armée qui n’a jamais connu la guerre, et qui considère, depuis, l’Algérie comme un butin qu’elle a arraché des mains des militaires français et des civils algériens.

Et les magnifiques combattantes sont priées de retourner à leur cuisine.

Ben Bella est renversé par Boumédienne, en 1965, au moment du tournage du film La bataille d’Alger, les mêmes chars servant de décor au film et d’appui au coup de force -simulations, pouvoir pirate, ultra-moderne et néo-archaïque. Ceux qui l’exercent, ce pouvoir, en sont parfaitement conscients, et infiniment fiers. Nous sommes les nouveaux janissaires. Leur discours exotérique, dont ils ne croient pas un mot, est parsemé de mots venus de la tradition émancipatrice du mouvement ouvrier et du corpus marxiste. [J’ai rencontré des cadres de l’Etat algérien pour qui 1984 d’Orwell était un manuel de gouvernance, et pas une dystopie …].

Passons sur la pathétique naïveté, à l’époque, des grands intellectuels français (à la notable exception de Jean-François Lyotard: Il est juste, nous disions-nous, que les Algériens imposent au monde que leur nom soit proclamé; il est indispensable de critiquer la nature de classe de la société indépendante que leur combat prépare).

En 1978 le FLN choisit un candidat qui ne fait pas de bruit -Chadli Bendjedid, un colonel, réputé pour ne maîtriser ni l’arabe ni le français, et ouvre les portes de l’Algérie au marché international. Contre-temps: le prix du pétrole est au plus bas. La misère gagne le pays qui se croyait à l’abri de la crise mondiale.

En octobre 1988, des milliers de jeunes sortent manifester leur colère. L’armée leur tire dessus, faisant 500 morts. Un haut responsable du FLN qualifiera ce massacre de chahut de gamins.

Pour calmer la colère de la foule qui criait famine, l’État leur jette en pâture le multipartisme. Le FLN, parti totalitaire, hégémonique, se convertit en un soir aux vertus de la démocratie. En moins d’une semaine, 62 partis politiques voient le jour, parmi lesquels le célèbre Front islamique du salut (FIS), qui représentait en fait une mutation génétique programmée du FLN. Les partis d’opposition sont tous financés par l’État, ainsi que la presse démocratique qui naît avec.
La suite on la connaît. Le FLN organise, en 1991, des élections législatives avec un mode de scrutin majoritaire dont il était sûr qu’il allait lui donner la majorité. Mais le FIS arrive partout en tête. L’armée suspend le processus électoral. Des milliers de sympathisants du parti islamiste prennent le maquis. Durant dix années, ils vont mettre le pays à feu et à sang, laissant sur le pavé plus de 200 000 morts. A court d’arguments, l’armée fait appel à Bouteflika pour sortir le pays de la guerre. Avec sa verve et sa fougue, il rentre d’exil en 1998. Il parcourt le pays et propose aux Algériens de passer l’éponge sur les crimes des islamistes et propose le texte de Concorde civile, adopté par le Parlement en 1999. Pour retrouver la paix, il demande au peuple de faire comme si tous ces milliers de morts n’avaient jamais existé.

Pire qu’une réconciliation, ce sera une consécration des émirs auquel l’État va verser de mirobolants dividendes pour qu’ils déposent les armes. Les islamistes n’ont pas pris par les armes le pouvoir, mais le pouvoir leur a donné toutes les armes pour prendre en main toute la société. L’Algérie compte aujourd’hui plus de 17 000 mosquées, l’enseignement public est devenu depuis des années un enseignement islamique, et la religion est présente partout. Désormais chaque individu que ce soit dans l’espace public ou privé jauge le bien-fondé de ses propos, de ses actes et même de son allure en fonction des règles de la charia.

Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, Bouteflika a fait dépenser des milliards à l’État pour la construction d’un réseau d’autoroutes, de logements, de barrages. Ces infrastructures et tous les projets qu’elles suscitent, transforment l’État en agent corrupteur de toute une société, qui acquiert sur le marché international 97 % de sa consommation. Le tout payé par la rente pétrolière qui s’amenuise de jour en jour. Des milliards de dollars offerts à des entreprises chinoises qui ont fini par transformer la Mitidja en banlieue de Pékin, et à défigurer les paysages de l’Algérie, sa beauté, sa nature.

A part le pillage, ce système ne sait rien faire. Les généraux algériens sont les dignes successeurs des barbaresques de la Régence d’Alger qui sillonnaient les mers pour détrousser les chrétiens, pour les convertir ou les revendre. Le régime actuel fait partie de la lignée des janissaires, il s’est juste, pour la piraterie, replié sur ses terres pour détrousser un peuple exsangue, sombre et névrosé, en lui promettant le paradis dans l’au-delà.

Avec Mohamed Kacimi

Et à propos des femmes dans la Révolution algérienne, un entretien avec Mohamed Harbi