3 Toucher terre

Proposition: que nous sommes tous des marranes; i.e. que nous avons à devenir marranes. Ce nom me plaît; et à cause de Spinoza, et parce qu’étrangement j’y entends comme un écho de la Marie des Évangiles qui conservait toutes ces choses dans son cœur. Marie est la première marrane, juive silencieuse. Il s’agit de conserver ces choses dans le cœur. Lesquelles?

L’histoire des marranes peu à peu recueillie par les recherches de Wachtel est magnifique. Le ton de l’historien si docte, sobre et probe, est par lui-même la leçon, et de morale. L’histoire se fait discipline et repasse la foi en mémoire. La foi du souvenir est son titre, simple et paradoxal comme une sorte d’adunaton. Le souvenir de la foi persécutée conserve celle-ci dans le secret peu à peu amnésique. Se change en, ou se charge de, la foi en le souvenir. Peut-on avoir foi en le souvenir? Ou bien se change peu à peu en le cœur lui-même, en un courage qui ne s’éteint pas, constant et renfermé, est-ce la foi?

Quelles choses? Je prête maintenant attention à ce souvenir de ce que mon poème dictait. C’était dans Actes et Ouï-dire. Il n’est fidélité dont je ne sois capable; devise marrane. Et d’avoir mis entre guil­lemets ce vers, Ce nom auquel silencieusement je crois, sans que jamais personne -aucune inquisi­tion- me demande pourquoi les guillemets. Réponse retardée depuis trente ans: parce que ce n’est pas moi qui parle, mais que je fais citation. De qui? Du poète Godofredo Iommi: chaîne marrane.

Elle conservait toutes ces choses dans son cœur

Gardez secrète votre croyance! Sous la foi professée – la croyance secrète, détachée, sans objet, et donc absolue comme l’existence, veille.

En quoi? A quoi? Nul credo: nulle ostentation. La formule de Montaigne le marrane s’infléchit: Que crois-je?, peut-être au fond n’en sais-je rien.

Il n’est fidélité dont je ne sois capable.

Même si vous ne savez pas, ou plus, en quoi elle subsiste, juive ou chrétienne, ou musulmane ou …, oui, vous êtes marrane. Je ne veux pas savoir votre religion. L’autre est marrane: être un autre pour l’autre c’est être marrane de ce que je crois, et cache pour convivre entre autres, et me dissimule; je ne sais pas quelle est ma croyance. Je suis marrane de mon athéisme; Attila intérieur, dévastant la foi: c’est -après Écrasons l’infâme- la phase actuelle à intérioriser; profaner en la transformant, i.e. en la conservant au secret. Ce sont les reliques changées en leur perte. Reconnaissance de l’altérité absolue.

Du monde? Qu’est le monde? Ils ont appelé le monde Dieu; disant qu’il n’était pas de ce monde. Le siècle dans les siècles, c’est ce qui est plus infini que nos différences infinies. Le monde mondoye tandis que la chair se fait verbe. Each-other -c’est notre nom- a envahi le monde, mais lui, le monde, surpasse et noie d’admi­rable nos différences, plus infiniment fini que toutes nos finitions. Il est le comparatif de supériorité: le monde plus serré que tout phénomène, tu le verrais même depuis l’Univers, si tu t’éloignais du plus loin que tu puisses en scaphandre d’Espace; c’est encore lui que tu verrais, voyant bleuir la terre. Tu ne pourrais pas non plus le manquer si tu retournes aux choses mêmes. Ou le cherches-tu encore dans ce qui fut la campagne? Y a-t-il encore des bouts de monde aux bouts du monde?

Ils l’appelaient idée en Dieu, disant: son verbe est le séjour de nos intelligences/ comme ici bas l’es­pace est celui de nos corps … (Lamartine). Ici bas ici haut là-bas là-haut d’ici là maintenant c’est lui, le monde est la révélation ayant besoin de l’illumination pour que tu y demeures.

Âme ma sœur âme ne vois-tu rien venir? Que pourrais-je bien dire à cette âme pieuse, comme le poème infaillible de Baudelaire? C’est impie de le dire. Ne le dis pas à cette âme pieuse; toi dont la piété ne tient plus que dans la diérèse, au respect de pi-euse et au périspomène de son exclamation!

Michel Deguy