Laconnex, Collet-Bossy, Crosey, Meyrin, Cornavin, les Pâquis. Et ça va continuer, ça va s’étendre …

Mes mains se crispent sur le volant.

Où est passé le conducteur de cette limousine? C’est au moins ma cinquième ou sixième salve de klaxons. Je ne peux pas continuer à assourdir le voisinage. Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Si je me décide à rebrousser chemin, c’est maintenant: la voie est libre, mais ça ne durera pas.

J’ai l’habitude de me garer dans ce pâté de maisons quand je dois prendre le train. A peine cinq minutes de marche et je suis à la gare. Je préfère encore une contravention que de tourner en rond dans un parking souterrain pour tenter de retrouver ma voiture, au retour. De même que je n’ai jamais su reculer droit, je n’ai aucun sens de l’orientation. On ne se refait pas.

Cette fois, je craque. Je coupe le moteur et sors sur le trottoir. La limousine noire se trouve à quelques mètres, vitres teintées baissées, mais portières grandes ouvertes, comme si ses occupants l’avaient quittée dans la précipitation. Je m’approche. Le siège du conducteur est vide, mais les clés sont sur le contact et le moteur ronronne. Comment peut-on faire preuve d’un tel sans-gêne? Abandonner sa bagnole, et pas des moindres, au beau milieu du passage!

Je m’aventure jusqu’à l’entrée de l’immeuble devant lequel la voiture est arrêtée. Pas âme qui vive. Dans mon dos, j’entends le brouhaha du trafic qui se déverse dans la rue des Alpes. Je ne peux pas rester indéfiniment plantée là. En regagnant mon véhicule, je jette un coup d’œil sur la banquette arrière de la limousine. Une large valise noire y est posée de travers. Non contents de bloquer la circulation, ils laissent leurs bagages sans surveillance dans ce quartier plutôt mal famé ! Autant dire qu’ils n’en ont rien à foutre. Si je veux prendre mon train, je vais devoir effectuer une marche arrière, puis batailler pour trouver une autre place. L’heure file. Déjà que j’étais limite.

Au moment de m’installer au volant, je me ravise. Me voilà à genoux sur le siège en cuir de la limousine, la poignée de la valise -en vérité un grand sac de sport chic et renforcé aux encoi­gnures- dans la main. Je balance, ni une ni deux, le produit de mon larcin dans le coffre de ma Fiat. C’est bien fait pour ces cons! Je n’aime pas être en retard.

Dans le train qui m’emmène, je flotte dans un état second. J’essaie de comprendre l’origine de ma réaction insensée. Un vol, pur et simple! En représailles? En guise d’exutoire à ma colère? Mon attitude est inqualifiable. Demain à la première heure, je rapporte la valise aux objets trouvés. Je dirai qu’elle traînait sur le trottoir.

Ma journée de cours a été assommante: je somnole devant la télévision depuis 20 heures. Chaque fois que je me réveille, aux plages de publicités, je revis mon geste, véritable coup de folie. Vaseuse, je me force à me lever, en laissant le poste allumé. Avant de se coucher, ma mère a éteint, une à une, les lumières de la maison. Il fait nuit noire autour de moi, c’est sordide. Il faudra que je me décide à déménager. Mais pour l’heure, ça me fend le cœur. Ma mère est si seule.

J’enfile mes chaussures. Ma voiture est parquée devant l’entrée, il suffit de faire quelques pas, d’ouvrir le coffre … La valise n’est pas très lourde, je l’ai déjà constaté cet après- midi. Je la porte jusqu’au salon, la pose sur le canapé avant d’aller me servir un verre de vin à la cuisine. Je l’avale d’un coup, sans y prendre plaisir. On ne s’improvise pas voleuse de grand chemin.

La fermeture Éclair glisse facilement sous mes doigts. Une odeur de cuir se dégage de la valise. A l’intérieur, des habits pliés à la hâte. Je ressens une légère déception. A quoi m’étais-je atten­due? À de la drogue, des œuvres d’art, des billets de banque, des armes? Je suis prise d’un fou rire. Vite, un autre verre de vin. Je suis pathétique. Mais maintenant que j’ai commencé …

C’est la première fois que je fouille dans les affaires d’un étranger. D’une étrangère, plutôt. Ce sont des vêtements de femme, taille 38 après inspection des étiquettes. Certains sentent le parfum, comme cette jolie robe blanche avec des motifs floraux rouges, d’autres la transpiration. Le type de vêtements que l’on emporte en vacances. C’est la saison.

Je les empile avec soin sur le canapé. Je les remettrai en place après, dans le même ordre. Sur les côtés, il y a trois paires de chaussures: des baskets assez chics, ponctuées de petites incrus­tations dorées, des sandales et des escarpins d’un beau rouge brillant que j’aurais pu acheter sans problème. Dans le fond, je découvre un appareil photo numérique haut de gamme. Un Canon. Je le pose sur un coussin, à côté de moi.

J’éprouve un regain de culpabilité, en imaginant la jeune femme que j’ai dépossédée de ses biens. Nouvelle gorgée de vin. Je m’étouffe et je suis prise d’une quinte de toux. À cet instant, mon regard s’attarde sur l’écran de la télévision. Un journaliste est en train d’interviewer un homme devant une immense machine circulaire d’où sort une profusion de câbles: une émis­sion scientifique. Je zappe. Gros plan sur John Wayne. Un vieux western. Parfait. Des coups de feu, des Indiens, des cowboys. Il ne manque plus que la cavalerie. Et elle ne saurait tarder. C’est tout à fait ce dont j’ai besoin comme arrière-fond sonore.

J’allume le Canon et mes yeux plongent dans le rectangle de lumière. Au point où j’en suis … Après m’être introduite dans une limousine, j’ai volé un sac, fouillé dans les affaires d’une étrangère. Une dose supplémentaire de voyeurisme n’y changera rien. Les images se succèdent. Un paysage de rocaille et, plus loin, une éten­due d’eau. La mer ou un grand lac. Un hôtel à l’ancienne niché dans une falaise. Une piscine d’un beau bleu azur, découpée dans la roche rouge. Des pins. Pour un peu, je sentirai presque leur fra­grance tant la résolution est haute. Un lieu de villégiature idyllique, bien que l’endroit me soit inconnu. Quelques personnes se tien­nent autour du bassin. Certaines en costume de bain; d’autres, habillées, discutent à l’ombre d’une véranda. Au centre de l’image, une femme, assise à une petite table sous un parasol, sirote à l’aide d’une paille ce qui ressemble à un cocktail. Même si elle est à l’arrière-plan, je suis sûre qu’elle est le point de mire de celui ou de celle qui a pris la photo. Est-ce la propriétaire de la valise?

Je poursuis mon intrusion. Les clichés défilent. Mer et pinède. Quatre ou cinq plans serrés sur un homme, la trentaine, cheveux bruns en bataille, assez char­mant. Il me rappelle quelqu’un, sans que je parvienne à l’identi­fier. D’autres paysages. Une rue étroite bordée de lauriers roses et de bougainvilliers qui chemine jusqu’à une grande villa médi­terranéenne. Très début XXe, avec des colonnades blanches, ses marches émoussées conduisant au portique. Une large grille en protège l’entrée. Je zoome sur le panneau suspendu au-dessus du portail. La Tremblade y est inscrit en lettres cursives dorées.

La Tremblade. Quel drôle de nom pour une maison!

Je poursuis mon intrusion. Nous sommes dans le sud de la France, j’en mettrai ma main au feu. Massif des Maures vraisemblablement, au vu de la roche vermillon. A nouveau, plusieurs clichés du bellâtre, qui sourit. Des vues de la mer. Un petit port, pittoresque. Puis la villa encore, dont la grille est grande ouverte.

Je me recule de l’écran, des picotements au bout des doigts. Au fond de l’allée, on aperçoit une limousine aux vitres teintées. Elle s’est engagée dans le chemin et roule en direction du portail. Même si ça semble improbable, on jurerait que c’est le même véhicule qui me bloquait le passage, près de la gare. La femme au cocktail est-elle dedans? Non, suis-je bête, c’est sans doute elle qui a pris la photo. A moins que ce ne soit le jeune homme

Je n’aime pas cette limousine, pas plus que je n’aime cette villa. Et ce nom, La Tremblade, il me donne des frissons. Je passe au cliché suivant. A nouveau le petit hôtel accroché à la falaise. La propriétaire de la valise -je la reconnais à sa robe à fleurs rouges- de trois quarts, est debout au bord de la piscine Mes mains sont moites et tremblent légèrement: il y a quelque chose de troublant dans cette prise de vue de prime abord anodine … Cette attitude, ce port de tête … Cette femme.

Je reviens en arrière d’une vingtaine de photos, au moment où on l’aperçoit, le cocktail à la main sous le parasol. Je zoome jusqu’à ce que je puisse distinguer son visage.

Un son mat. Le Canon vient de tomber sur le plancher du salon. Je respire trop vite, trop fort. Je dois me lever. Faire quelque chose.

Cette femme.

Cette femme, c’est moi !

Pourtant, je n’ai aucun souvenir de cet endroit, ni de cet hôtel, ni de cet homme, ni de cette villa, et encore moins de cette valise Et cette limousine, je jure de ne l’avoir jamais vue avant ce matin Le paysage défile derrière la vitre. J’ai mis un peu de musique dans la voiture pour me détendre. On est samedi, j’ai promis de rendre visite à ma meilleure amie de l’autre côté de la frontière franco-suisse, au pied du Jura. Pour une fois, j’ai laissé ma mère seule. J’espère que ça va aller. Elle a mon téléphone, au cas où. Elle n’est plus la même depuis la mort de mon père, il y a deux ans. Elle dérive pas à pas vers la démence. C’est la raison pour laquelle j’ai emménagé avec elle, dans la maison de mon enfance. Au final, c’était une mauvaise idée. Ça n’aura servi à rien. Qu’à nous torturer, toutes les deux.   

Je ne rappelle pas à quoi j’ai occupé mon vendredi. Je voulais faire un saut aux objets trouvés, mais je n’en ai pas eu le courage. Il faut que je réfléchisse, que je retrouve ma sérénité, que je com­prenne. La valise noire et l’appareil photo sont enfermés dans un placard, dans ma chambre, au premier étage.

Je roule depuis une bonne demi-heure. Je suis distraite, à vrai dire, voire somnolente. Mes deux dernières nuits ont été hou­leuses, entrecoupées de rêves incohérents. Ça me fera du bien de voir mon amie, Magali, et ses enfants. Ils ont quoi? Cinq, sept ans? Et puis, elle a la tête sur les épaules et un solide sens de l’humour. Quoiqu’un peu décalé, parfois. Rigoler en sa compa­gnie suffira à me requinquer.

Je monte le son. Le temps est splendide. Le soleil brille entre les arbres, m’éblouit par instants. Je m’arrête à un carrefour, un peu désorientée. Je crois que je me suis trompée de route. Je devrais avoir atteint le village de Chantefleur depuis longtemps. Je profite d’un sentier agricole pour rebrousser chemin. Comment ai-je pu me fourvoyer de la sorte? Je suis fatiguée. Moi aussi j’aurais besoin de vacances au bord de la mer. Comme la femme de la valise. Mon mystérieux alter ego.

Cette fois, je stoppe carrément au milieu de la chaussée. Devant moi se dresse le portique de la douane. Et je n’ai pas aperçu le moindre panneau indiquant Chantefleur! Je suis encore plus épuisée que je ne l’imaginais. Un nouveau demi-tour et je repars de plus belle vers le Jura.

Au lieu de me calmer, la musique me tape sur les nerfs. Quelle chaleur dans cette voiture! Au carre­four où je me suis déjà arrêtée précédemment, je prends à droite. Ce coup-ci, je vais dans la bonne direction. Je me mets à chantonner. Le temps s’écoule. Trop de temps. Je franchis un passage à niveau et me retrouve au pied du Jura, sans avoir croisé ni village ni péquenot à qui demander mon chemin.

Chantefleur! C’est quand même pas compliqué. J’y viens depuis mes quinze ans. À l’époque j’avais un vélomoteur, un boguet comme on disait chez nous, à Meyrin. Jamais il ne m’est arrivé de m’égarer. J’ai peut-être un piètre sens de l’orientation, mais ce trajet, il fait partie de moi, de mon adolescence. Impossible de l’oublier.

Je repars en sens inverse. Au bout d’un kilomètre, une soudaine envie de pleurer me prend. Je tourne en rond. Je pourrais jeter un œil à Google map; dans mon téléphone portable. Non, c’est ridicule, avec mon abonnement suisse, le roaming va me coûter un bras. Je vais le trouver ce putain de village!

Je roule lentement, la fenêtre grande ouverte. Aux alentours, les arbres, serrés, laissent à peine filtrer les rayons de soleil. Encore un carrefour que je ne reconnais pas. Pas la peine d’ergoter, je suis complètement paumée. Je devrais être arrivée depuis près de trois quarts d’heure.

Je m’arrête de nouveau pour envoyer un texto à mon amie. Pas de panique! J’ai eu un contretemps. Avec la chaleur de ce mois de juin, mon gâteau au coulis de framboise doit se liquéfier dans son carton.

Je roule, et je roule toujours. La route descend, suit un petit vallon, au bas duquel serpente une rivière. Je n’ai aucun souvenir d’un tel endroit. Aucun souvenir du tout.

Peut-être serait-il mieux que je renonce à mon rendez-vous. Pour me perdre à ce point dans la campagne française, à deux pas de Genève, je dois vraiment être au bout du rouleau. Je croise enfin un type à vélo, mon premier être humain depuis que j’ai franchi la Jouane.

Chantefleur? Me répond-il. Connais pas.

Mais si, c’est tout près!

Il secoue la tête. Il a l’air franchement désolé.

Renseignez-vous à Malvoix, c’est droit devant, continue- t-il, pressé de reprendre son chemin. Suivez la route pendant un kilomètre, puis tournez à gauche à la bifurcation, à côté de la grande grange abandonnée, vous savez, là où il y avait le manège.

Le manège! Quel manège? Quand elle était adolescente, Magali devait se rendre à Meyrin, en périphérie genevoise, pour monter à cheval. Jamais entendu parler d’un quelconque manège dans les environs. A l’instant de remercier le cycliste, je me rends compte qu’il est déjà reparti.

Malvoix. Un village fleuri, très semblable à Chantefleur, avec des fontaines gargouillantes, des maisons bourgeoises agrémen­tées de jolis volets rouges, des petits jardins entourés de barrières basses peintes en blanc.

Je n’en peux plus de rouler.

Je m’arrête sur le parking d’un restaurant: L’Auberge des Chasseurs. Là, on saura me renseigner. Je traverse la terrasse ombragée, un peu étourdie. Il est treize heures passées. Des gens discutent, mangent, boivent, fument des cigarettes.

Je meurs de soif. Je m’assieds à une table, m’y effondre plutôt. J’ai besoin de reprendre mes esprits. Je consulte mon téléphone portable. Mon message n’a pas été envoyé. D’un index trem­blant, je compose le numéro de Magali. Pas de tonalité. Réseau indisponible affiche l’écran.

Qu’est-ce que vous désirez?

J’ai presque sursauté. Un jeune serveur me dévisage, dans l’expectative.

Je commande un coca, glacé, avec une tranche de citron. Je n’ose pas lui demander ma route. Plus tard, quand j’aurai récu­péré.

Sur la terrasse, les gens finissent de déjeuner ou dégustent leurs desserts dans la bonne humeur. Une réalité ordinaire. Il n’y a que moi qui ne tourne pas rond. À la table d’à côté, un homme, la soixantaine, parcourt un quotidien, un café, qu’il sirote à petites gorgées, à la main. Il lit avec attention, mais l’espace d’une seconde nos regards se croisent par-dessus sa feuille de chou. Il esquisse un sourire.

Je profite de l’aubaine pour l’interpeller, en essayant de maitriser le tremblement de ma voix.

Le village de Chantefleur … Si  ça vous dit quelque chose?

Je vois à son expression que ma question le prend de court. Il repose un peu gauchement son journal. Puis sa tasse de café, à côté de la soucoupe. Il se remet à sourire, mais d’une façon différente.

Chantefleur, oui, je connais très bien. J’y ai passé mon enfance.

Mon soulagement doit être visible à un kilomètre à la ronde.

Mais vous ne le trouverez pas ici, enchaîne-t-il presque aussitôt.

Je vous demande pardon?

Il reprend sa tasse de café, fait mine de la porter à ses lèvres, avant de changer d’avis.

Peut-être n’en a-t-il plus envie. Ou alors est-elle simplement vide.

Je suis désolé, ajoute-t-il tout bas.

Désolé? Et pourquoi ça?

J’ai commis une erreur, une monumentale erreur.

Je m’attends à ce qu’il m’assène une longue diatribe sur sa vie, ses échecs, ses peurs. En des circonstances différentes, peut-être aurais-je eu la patience, mais pas dans mon état de fatigue. Je le coupe immédiatement:

Je cherche juste le village. J’ai rendez-vous avec une amie. Vous m’avez dit que vous connaissiez.

Il soupire.

Dans ce cas … Peut-être devriez-vous réessayer un autre jour. Sait-on jamais? Mais, sincèrement, je ne peux rien vous promettre.

Un autre jour?

Vous savez, Malvoix est un joli village. Très semblable à Chantefleur. Il gagne à être connu. Peut-être vous plaira-t-il …

Il a ajouté aussi. Presque à voix basse. En manière d’excuse.

Je m’en tape comme dans l’an quarante de Malvoix, ai-je envie de lui asséner. Mais il s’est levé d’un coup et maintenant il est assis à ma table, juste devant moi. Il me sourit, mais d’un sourire triste. Je n’arrive pas à articuler un mot.

Je suis désolé, répète-t-il encore une fois. C’est de ma faute, tout ça. Chantefleur. Laconnex, Collet-Bossy, Crosey, Meyrin, Cornavin, les Pâquis. Et ça va continuer, ça va s’étendre. Il faut trouver le chemin, je suis sûr qu’il existe. Il doit y avoir une façon, même si je ne la connais pas. Ou alors recommencer à zéro. C’est sans doute ce qu’il y a de mieux à faire. Vous êtes jeune. Vous y parviendrez. Qui sait ce que vous réserve l’avenir?

Son discours frise le paternalisme, mais son regard gris est sincère. Il croit à ce qu’il dit, même si je ne comprends pas un traître mot à ses paroles.

D’un coup, il se lève, en faisant crisser sa chaise sur le gravier de la terrasse. Il va partir, là, comme ça, sans autre explication, en m’abandonnant à ma perplexité.

Je l’agrippe par la manche.

Qui êtes-vous?

Ici? Plus personne. Avant, ou ailleurs, j’étais quelqu’un. J’étais physicien. Je dirigeais des expériences à la pointe de la technologie, au CERN. Vous connaissez?

Bien sûr! Qui ne connaît pas le CERN? Vous êtes retraité?

On va dire ça. Une retraite d’un genre particulier.

Quel rapport avec Chantefleur?

Il me regarde un moment en secouant la tête, avant de tour­ner les talons.

Je n’ai pas réussi à le retenir. Je n’ai pas physiquement réussi à le retenir. Il a glissé entre mes mains privées de force, tel un pois­son dans l’eau vive.

Avant de déboucher dans la rue, il m’a adressé un petit geste amical. Puis il a disparu de ma vie.

Je m’en veux. J’aurais dû insister, lui poser des questions, lui tirer les vers du nez. Je ne sais même pas son nom. Je ne le rever­rai sans doute jamais. Jamais je ne saurai ce qu’il s’est réellement passé.

J’ai fini par rentrer à la maison, bredouille et déprimée. Le trajet, qui m’a pris vingt minutes à peine, s’est très bien déroulé. J’ai essayé à plusieurs reprises d’appeler Magali. En vain. Son nom ne figure nulle part, pas même dans l’annuaire électronique. Pas plus que le village de Chantefleur, d’ailleurs, qui semble s’être volatilisé de la surface du globe.

F.V., Verdun, 1917. L’année où Einstein publie The Quantum Theory of Radiation

Maintenant, je suis assise sur mon lit, à l’étage. J’ai ressorti la valise noire et l’appareil photo. J’ai regardé un nombre incalcu­lable de fois les souvenirs de ce voyage, dans cet endroit que je ne connais pas. Mais qu’un autre moi connaît.

Le murmure des voix monte jusqu’à ma chambre. On est dimanche. Ma mère a mitonné l’un de ses succulents gratins. Je l’entends rire et rouspéter en même temps.

Dans le salon, mon père joue aux échecs avec Stéphan, le frère aîné que je n’ai jamais eu. Pas dans cette vie en tout cas. Peut- être devrais-je l’appeler mon ancienne vie plutôt. Stéphan est le portrait craché de l’étranger qui figure sur les photos. J’ai encore un peu de peine à m’y habituer. Mais ça finira par venir.

Laurence Suhner

Félix Vallotton