Les Ruines du Haut-Plateau

Le camp de Larina s’accorde admirablement à la coloration particulière des promenades dominicales. Situé à l’extrémité d’un éperon de l’Isle-Crémieu, qui est un ultime feston des Alpes, il domine la plaine de l’Ain presque à l’aplomb de Lagnieu, où le Rhône quitte les montagnes. Porté au contact du ciel qui l’entoure également sur ses bords tombant à pic dans le vide, il surnage comme une proue de navire ou comme un canton isolé dans les nuages, îlot de verdure et de roches jaunes détaché de la terre.

Sans avoir franchi aucune porte, aucune grille, on est d’emblée dans un autre règne. L’effet de désolation et de mutisme dont on est saisi provient sans doute de la configuration de confins prise par ce coin de landes enfoncé dans les souffles, et qui rappelle les terres nordiques de l’Écosse ou de la Norvège, mais la componction qui caractérise l’allure des promeneurs disséminés sur ses pelouses, disparaissant derrière ses mamelons, en ressurgissant, ou s’escamotant parfois jusqu’aux épaules dans les inégalités du terrain, n’est pas non plus sans transférer au site la mélancolie des lieux de déambulation oisive. Comme tous les parcs, toutes les places, tous les mails où convergent et se croisent les parcours de désœuvrement, le camp de Larina semble d’abord mettre en état de pèlerinage, susciter un comportement de membres venus sur un lieu fondateur ou le recueillement de sinistrés de retour sur les terres de leur demeure anéantie.

Engagé sur des sentes tracées par une rêverie plus que par des pas, on aperçoit bientôt, affleurant au niveau du sol puis s’en dégageant grâce aux tranchées creusées sur leur pourtour et à la couche de gravillons blancs ou pourpres qui les cerne, des soubassements de moellons dessinant le plan d’une petite maison de deux pièces. D’autres fondations semblables, aussi soigneusement mises au jour et en évidence, se succèdent de place en place sur les versants du pré en cuvette qu’on aborde. Leur ordonnancement n’indique pas sa logique et, malgré les panneaux explicatifs, l’imagination peine à redresser les parties manquantes. Des tumulus constitués à partir du déblai des fouilles permettent de prendre çà et là de la hauteur. L’un d’eux domine les ruines plus importantes d’une villa plus étendue, dont il a été possible de repérer les étapes de construction et d’agrandissement. Cette habitation ainsi que les vestiges de ses dépendances attestent que, jusqu’aux environs de l’an mille, une communauté avait prospéré sur cet âpre bout du monde soumis à la râpe des vents, accrochée à la vie retirée, farouche, méfiante, qu’elle s’était accoutumée à y mener, au sommet de falaises aux allures de forteresse cathare.

Plus qu’une communauté, n’était-ce pas un peuple qui avait fixé là sa patrie, se transmettant depuis la préhistoire, puisque y ont été découvertes des fosses néolithiques, un attachement devenu de génération en génération atavisme, amour jaloux, féroce? Les longues étapes de l’évolution tant technique que spirituelle de l’humanité y sont inscrites comme les sillons concentriques enregistrant dans le fût des arbres chacune de leurs années. L’âge du bronze y a laissé les vestiges de premières cabanes. Un habitat et des restes d’objets y marquent les développements plus riches de l’âge du fer. L’époque romaine s’y voit dans les blocs épars d’un petit temple dédié à Mercure. L’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge s’y lisent dans la présence d’un rempart fermant le plateau d’un bord de falaise à l’autre et dans les vestiges les plus importants.

L’homme est mû du rêve plus ancien que lui de construire au-delà de sa peau un corps plus grand que le sien, qui soit à la fois son abri et un espace intérieur dans lequel il puisse circuler comme les sentiments et les pensées le font dans son âme. Il aspire à faire de la nature et de toute la terre la projection des lois inhérentes au fonctionnement de son esprit qui lui impose ses idées d’harmonie et son désir d’éternité. Il faut sans doute l’expérience encore vivace de l’exil, le souvenir encore cuisant de l’exode, le déchirement d’avoir été chassé pour toujours du jardin de son enfance, pour connaître ce besoin d’une terre qui en vienne à ne manquer plus jamais.

Le site de Larina promit à l’homme déraciné ce coin de monde à même d’être préservé de toute spoliation. Il était en limite d’une région occupée par les Allobroges, un nom qui signifie précisément peuples venus d’ailleurs. Sans culture propre sans doute, ou l’ayant perdue, ils tâchaient, dans ce pays de montagnes inhospitalières couvrant aujourd’hui la Savoie et le Dauphiné, de s’en constituer une faite d’emprunts à l’Italie, à l’Helvétie et à la Gaule.

Le lieu qu’il choisit pour demeure, l’homme l’investit aussitôt d’une dimension sacrée. Il n’aurait jamais lieu, il ne deviendrait jamais un lieu sans le dépôt de cette part de mystère que l’homme y inscrit en même temps qu’il y entretient son foyer. Aux cultes inconnus de l’âge du fer, dont des objets ont été retrouvés à Larina, a succédé celui de Mercure, qui à son tour s’est effacé devant le Christ, et même la population du XIXe siècle qui s’y borna à exploiter les carrières de lauzes ressentit le caractère électif de ce lieu puisqu’elle y a hissé sur un haut piédestal une madone. De la pointe extrême de l’éperon rocheux, elle surplombe de deux cents mètres la plaine étendue à ses pieds jusqu’aux lointains coteaux de la Dombes. Au bas de la robe de buis de noisetiers, d’érables, qui recouvre le talus d’éboulis accoté à la falaise, le village d’Hières-sur Amby étire ses ramifications jusqu’à un petit lac qui miroite à travers l’épaisseur de l’air. Au-delà coule le Rhône délivré des étroits. Sur sa rive se dressent les quatre tours monumentales et fumantes de la centrale nucléaire du Bugey: c’est à la vitesse de l’éclair que, depuis Larina on parcourt l’histoire de l’humanité.

Cette vaste étendue plane et basse, alors vacante bien sûr atténuant ses échelonnements de haies et de forêts dans le bleuté de la brume, les habitants de Larina se l’étaient donnée pour vue dans la mort. Au sommet de la butte que l’on escalade à l’arrière de la madone apparaît un semis de tombes dont les coffres en pierre de lauzes, tous disposés dans le même sens, les uns parallèles et accouplés, d’autres en quinconce, dégagés et laissés ouverts, exhalent désormais leur vacuité. Creusés à l’exacte taille des cadavres, ils pourraient évoquer des caissons pour spationautes en partance sur leur rampe de lancement. De minuscules sépultures de bébés, d’autres un peu plus grandes d’enfants et d’adolescents indiquent que l’ultime migration ne laissait personne en rade. Sur une autre colline plus à l’écart et plus haute, une nécropole avec chapelle et mausolée pour notables témoigne de la taille qu’avait fini par prendre la communauté installée sur ce bord de de plateau.

Et là, devant ces tombes, on sent que l’on touche à ce que l’on ne se savait pas chercher. La déambulation que la foule avait entamée sans en attendre rien qu’une promenade y rejoint la méditation qu’elle ignore sa rêverie foncièrement poursuivre. Elle s’agglutine autour des cercueils de pierres, elle y éprouve une émotion qui la relie aux êtres dont ne subsistent que les signes dont ils accompagnaient leur disparition. On le constate soudain : seules ces tombes donnent aux ruines parcourues une réalité, une profondeur, une grandeur. Sans elles, le site eût paru suspect et en tout cas négligeable. Avec elle, il raconte une histoire, un lent enrichissement, une fierté, un héritage, une passion.

Des hommes avaient fait corps avec cette thébaïde. Ils s’y étaient usés à prospérer. Ils s’y étaient attachés au point de la défendre comme la prunelle de leurs yeux. Pour ceux d’entre eux qui étaient allés suivre des études ou chercher fortune ailleurs, elle avait représenté le paradis, engendré des accès de nostalgie, constitué les fondements de leur sagesse et les critères de leurs goûts. Tous ne voyaient aucune fin à leur village. Il s’en est perdu pourtant jusqu’au nom, puisque Larina n’est que le sobriquet donné en franco-provençal à cet endroit: les ruines.

Patrick Drevet