Comment mettre à distance ce passé vénérable sans pourtant l’oublier? Reconfigure toute la carte, danse, écris!

L’un des moments mémorables de la lutte menée par le christianisme pour s’affirmer publiquement au IV° siècle nous est parvenu sous les espèces d’un récit relatant la guerre que se livrèrent le martyr chrétien Babylas et le dieu Apollon au sujet de l’emplacement d’une source à Daphné. Pour l’essentiel, l’histoire nous est connue grâce à un panégyrique de saint Jean Chrysostome, qui avait été témoin des événements, mais n’élabora sa propre version des faits qu’une vingtaine d’années plus tard, une fois l’issue du combat clairement connue.

La cause immédiate de cette lutte est imputable à la politique rétrograde de l’empereur Julien, qui tenta, en l’an 362, de rétablir à Antioche l’ancienne religion civile. Son principal allié était Libanios, serviteur des Muses et grand orateur de la cité, l’un des partisans les plus éloquents et les plus zélés de l’ancienne religion.

La guerre n’avait pas pour seul enjeu un lieu physique. Il s’agissait, certes, d’une lutte entre un empereur qui s’immisçait et une communauté de citoyens qui, tout bien pesé, préférait ses propres usages. Mais c’était aussi une lutte littéraire entre deux orateurs illustres, Chrysostome (l’homme à la bouche d’or) et son vieux maître, Libanios.

Traditionnellement, Daphné était le site d’un oracle d’Apollon. Il y avait là un bois et une source, on avait construit alentour des temples et des villas et, bien que la source eût cessé de couler depuis près de deux siècles, Daphné était encore, au IV° siècle, un endroit réputé: un site dont l’importance était bien établie sur la carte culturelle de l’Antiquité tardive, connu pour son opulence et les plaisirs de la chair (un lieu occupant donc une place analogue à celle de Beverly Hills sur notre propre carte). Au temple d’Apollon résidaient encore les ministres du culte et les rituels en l’honneur du dieu se poursuivaient.

Il y avait déjà longtemps, au IV° siècle, qu’Antioche était devenue un grand centre chrétien. La cité possédait son grand patron en la personne de Babylas, ancien évêque devenu un saint local. Le bienheureux Babylas était mort en martyr quelque cent ans plus tôt, lors d’une persécution des chrétiens ordonnée par l’empereur païen Dèce, et sa dépouille reposait dans un martyrium du cimetière chrétien de la ville.

Aux alentours de 353, l’empereur Gallus décida de transférer les reliques de Babylas à Daphné. Gallus fit réenterrer la dépouille dans un mausolée construit pour l’occasion, et le site devint un foyer de rassemblement et de culte chrétiens. Pendant ce temps, ne l’oublions pas, les rites en l’honneur d’Apollon étaient encore pratiqués à Daphné.

Gallus avait pour beau-frère l’empereur Julien (360-363), qui s’efforçait de faire revivre la religion païenne dans le vieil empire. La politique de Julien était particulièrement bien vue d’hommes tels que Libanios. En juillet 362, deux ans après qu’il eut été proclamé empereur, Julien se rendit en visite a Antioche, cite qu’il considérait (à tort, ainsi que la suite allait le montrer) comme l’un des principaux bastions de l’ancienne religion. Julien fit restaurer le temple d’Apollon à Daphné, y érigeant une gigantesque statue du dieu en bois doré; il entreprit la purification de la grande fête en l’honneur du dieu, qui avait acquis fort mauvaise réputation car elle n’était que prétexte à excès bachiques; de même, il voulut assainir la vieille source, qui avait cessé de couler an temps de l’empereur Hadrien.

Mais malgré les efforts de Julien, la source d’Apollon ne se remit pas a couler; et l’empereur, prévenu que le site avait été irrémédiablement pollué par le cadavre de Babylas (les Romains avaient le plus grand mépris pour les chrétiens, qu’ils considéraient comme des adorateurs de squelettes vivant parmi leurs morts, coutume à leurs yeux horrifiante), ordonna que les reliques du saint fussent portées hors de Daphné. Le corps du martyr fut ramené en ville, accompagné d’une longue et fervente procession (les chrétiens ayant décidé de tourner à leur avantage le décret de l’empereur) et réenterré Babylas dans le martyrium d’où Gallus l’avait extrait.

Selon Chrysostome, au moment même ou la dépouille de Babylas pénétra dans la ville, le toit du temple d’Apollon à Daphné et la statue du dieu furent détruits par le feu. Aux yeux des chrétiens, cet événement passa pour une condamnation par Dieu de Julien et de ses entreprises. Libanios composa une lamentation à la gloire du temple perdu. Julien ordonna que l’on enquête sur l’origine du feu, considérant que le prêtre du temple avait peut-être conspiré à cet embrasement du feu chrétien; il semblerait que même les païens de Daphné aient été irrités par l’empereur, qui avait de l’ancienne religion une vision puritaine, impliquant la purification des fêtes orgiaques. Les citoyens d’Antioche se retournèrent contre Julien, qui riposta en ordonnant la persécution de l’Église antiochienne (pendant l’hiver 362-363) -laquelle semble n’avoir jamais pris effet. L’empereur quitta Antioche; il fut tué a la frontière perse en juin 362. Son successeur, l’empereur Jovien, rétablit la religion chrétienne et le bref renouveau (pour ainsi dire) qu’avait connu 1e paganisme s’interrompit.

Chrysostome était un jeune témoin des événements (il serait né a Antioche vers 347). Son homélie sur les souffrances et le triomphe de Babylas semble avoir été composée vers 380, peu de temps avant que l’on n’édifie une nouvelle église pour abriter les reliques du martyr. Il y a, dans l’histoire que conte Chrysostome- qui se donne comme une fiction, répétons le- une trame tout à fait passionnante.

Ni Chrysostome ni son public n’auraient eu la naïveté de supposer que 1es farts parlent d’eux-mêmes -sauf en rhétorique, où c’est un lieu commun. En tant qu’incident montrant de quelle manière on façonne la mémoire et (surtout) l’oubli d’une société, le récit de Chrysostome a beaucoup à nous apprendre. En effet, la compétition entre Babylas et Apollon, tout comme la rivalité entre le Christ et Julien, entre Chrysostome et Libanios, se donne comme une lutte ayant pour objet le souvenir. Partant, c’est aussi une lutte entre fictions.

Il faut considérer Daphné non pas simplement comme un lieu en soi, mais comme un site de mémoire, qui résonne de multiples associations conventionnelles. Daphné est l’une des res de l’ancienne culture, que l’empereur Gallus revendique pour la nouvelle par un acte de mise en place du corps du martyr chrétien dans le sanctuaire d’Apollon.

Gallus, remarquons-le, n’a pas fait détruire le mausolée païen. En revanche, il a transformé la carte, l’habitacle, de l’antique Daphné, en installant le martyr chrétien tout près du dieu païen, donnant ainsi a penser qu’il introduisait une note de sobriété tempérant (dans la meilleure tradition de l’éthique classique) les excès de débauche auxquels le lieu était désormais associé. Cette tempérance devenait effective à la faveur des processions chantantes qui défilaient jusqu’à la tombe du martyr, et qui faisaient contre-poids aux rites accomplis en l’honneur des dieux païens (jouxtant le sanctuaire d’Apollon, il y avait un temple dédié à Zeus et peut-être un autre, consacré à Aphrodite). A l’intérieur de Daphné, donc, les divers sites étaient autant d’emplacements sur un parcours; le mouvement qui s’effectuait des uns aux autres était, eu égard à leur signification, aussi important que les bâtiments eux-mêmes. En effet, le (ou les) parcours transformait Daphné en une carte éthique, la vertu et le vice, le passage de l’un à l’autre, étant matérialisés dans les rues de la ville.

Chrysostome dit on ne peut plus clairement que l’enjeu de ces événements est la mémoire. Ce pouvoir, les tombeaux des saints le détiennent:

Ils occupent, en effet, le second rang pour inciter à la même ferveur les âmes de ceux qui les contemplent, et si quelqu’un s’approche d’une tombe de ce genre, il a aussitôt la claire perception de cette force active. Car la vue du cercueil, en pénétrant dans l’âme, la frappe, la stimule et lui donne les mêmes dispositions que si le mort priait avec elle, se tenait près d’elle et sous son regard. Alors, l’homme qui a éprouvé cela quitte ces lieux rempli d’une grande ardeur et devenu tout autre qu’il n’était. [La] vision des disparus, sous l’influence des lieux, devient présente aux âmes des vivants […] comme s’ils voyaient non la tombe mais, debout, ceux qui reposent dans la tombe […]. Et pourquoi parler de lieu et de tombeau? Souvent, en effet, la vue d’un seul vêtement, la venue à l’esprit d’une parole des disparus a réveillé l’âme et ranimé la mémoire défaillante. Voilà pourquoi Dieu nous a laissé les reliques des saints.

Remarquons la manière dont Chrysostome insiste sur la vue et sur la mémoire. Ce qu’il dépeint ici évoque la description des pèlerins de Jérusalem: la vue des lieux saints renouvelle l’image dont se nourrit leur pensée et la contemplation qui anime leur esprit. Dans un chapitre ultérieur, je commenterai plus avant la nature de ces représentations mentales; mais ce qu’il importe de remarquer ici, c’est que le pouvoir du saint réside dans la manière dont la contemplation du site pénètre l’âme (via l’œil), l’affecte et donne au spec­tateur le sentiment qu’il voit le saint lui-même, tant avec les yeux de son âme que dans l’élan de son cœur. Ce pouvoir n’est pas confiné aux seules limites du lieu, déclare Chrysostome: c’est un pouvoir qui réside dans l’âme en tant qu’elle perçoit, qui n’émane pas du site lui-même, mais des affects de mémoire que la vue induit sur l’esprit perceptif.

La tombe du martyr à Daphné  joue auprès du jeune étudiant le rôle d’un pedagogus, l’invitant du regard à boire, manger, parler et rire de façon convenable sans dépasser la mesure. Quiconque monte à Daphné depuis la ville, contemple le mausolée du martyr et s’il se hâte auprès du cercueil, il voit son âme ordonnée en toutes choses comme il convient.

Chrysostome assure ainsi que la présence remémorée et contem­plée de Babylas exerce à Daphné des vertus d’amélioration, trans­formant les êtres dissolus et licencieux en individus tempérés, comme sous le regard d’un pedagogus.

C’est là une métaphore importante dans la culture de Chrysos­tome, car le pedagogus était l’esclave de la maison qui, tel un parent, enseignait la lecture au jeune garçon, lui faisait apprendre par cœur les dicta et facta memorabilia élémentaires de la culture (y compris les poèmes canoniques) et l’accompagnait lors de ses promenades en ville, veillant à sa sécurité. C’est grâce au peda­gogus que l’adolescent pouvait acquérir les fondements de la culture. Babylas joue le rôle d’un pedagogus chrétien en ceci qu’il fournit des lieux où ranger convenablement les objets de Daphné. D’où l’importance non pas tant du site où repose Babylas que de la contemplation du site.

Chrysostome rapporte les rivalités autour de Daphné au schéma de l’Ancien Testament, où Dieu nous est montré luttant contre les divinités Dagon et Baal. Les deux choses ne sont vérita­blement mises en parallèle que vers la fin de son discours, là où même le lecteur le plus obtus aura nécessairement compris; mais les deux histoires se font constamment écho. Chrysostome introduit les événements par une description édénique de Daphné, que Dieu a rendu beau et aimable par l’abondance des eaux. Mais le site a été pollué et perverti par l’ennemi du salut qui y a installé le démon Apollon. L’injonction à se souvenir de Babylas mime donc l’injonction, dans l’Ancien Testament, à se souvenir de Yahvé; l’enjeu n’est pas la similitude (la justesse de la représentation), mais l’intention, la volonté. La lutte pour Daphné a été menée à coups de processions et de fêtes, les citoyens se mettant en scène comme les imagines agentes d’un lieu, d’une scaena mnémonique. Les processions menant au site four­nissaient à la fois l’agent du souvenir l’esprit et son objet- les images mémorables. C’est là quelque chose que l’empereur Julien et les chrétiens comprenaient parfaitement.

Le Chef Wisigoth Athaulf épouse une première fois Galla Placidia à Forlì en Émilie, selon le rite germanique. Le 1er janvier 414, il l’épouse à nouveau selon le rite romain à Narbonne. Athaulf, vêtu en romain, offre à sa femme 50 jeunes serviteurs portant chacun deux plateaux pleins d’une partie du butin volé à Rome quatre ans plus tôt. Ce mariage d’une princesse impériale et d’un chef barbare, une première, frappe les esprits des contemporains. Et les nôtres.

Julien ouvrit son offensive contre Babylas par une procession réunissant, d’après Chrysostome, des prostitués mâles et femelles soustraits aux maisons de débauche; ils formaient un cortège qu’il conduisait lui-même à travers les rues de la ville. Il est possible que la procession ait été organisée en l’honneur d’Aphrodite; quoi qu’il en soit, elle fut suivie d’autres cortèges impériaux menant à Daphné, et qui furent l’occasion de quantité d’offrandes et de sacrifices humains(?!). Pour Chrysostome, ces événements se voulaient résolument théâtraux: comme s’il était un acteur sur scène jouant son rôle, l’empe­reur insensé entreprit de se diriger vers la tombe de Babylas.

Les mises en scène succèdent aux mises en scène:

Le cercueil de Babylas, extrait de Daphné par ordre de l’empereur, fut tiré tout le long du chemin et le martyr, comme un athlète, [revint] pour la seconde fois avec une couronne sur la tête dans sa ville où il l’avait ceinte une première fois. Tel un héros, il ajoutait à des trophées d’autres trophées, à des grandes œuvres de plus grandes, à d’admirables de plus admirables.

Ce cortège, auquel participent tous les habitants de la ville, le récit de Chrysostome l’utilise comme une image qui éclipse et obstrue les processions mises en scène par l’empereur. L’enjeu n’est pas les objets eux- mêmes, les res, mais le tableau, le dispositif, la scaena dans laquelle ces objets se trouvent pris. Les processions ne sont pas orchestrées pour impressionner un public passif de citoyens, mais pour tracer, à l’intention des participants (et de ceux qui souhaitent les rejoindre) un parcours cognitif à travers les sites et, partant, à travers les souvenirs que ces sites évoquent. Ce qui fait l’objet de la polémique, ce n’est pas l’événement: ce sont les réseaux de mémoire, leurs orientations et leurs intentions.

C’est aussi la raison pour laquelle Chrysostome cite de larges extraits de la lamentation de Libanios sur l’incendie du temple d’Apollon. Le feu est souvent un élément clé du théâtre de l’oubli. De même qu’on a pu débattre sur la question de savoir comment se souvenir, on s’est demandé comment oublier? A la Renais­sance, on conseille parfois de fabriquer une image de ce qu’on souhaite oublier et de la brûler. Chose intéressante, toutefois, ce procédé ne se révèle pas toujours efficace dans la pratique. Le cas est devenu classique de cet artiste mnémonique du XXéme siè­cle à qui l’on demandait comment, une fois son spectacle terminé, il parvenait à oublier tout ce qu’il avait engrangé dans sa mémoire; il répondit qu’il avait d’abord essayé de se représenter mentalement ces choses écrites sur un morceau de papier, puis d’imaginer que le papier brûlait. Mais cela ne lui garantissait pas l’oubli. Cela lui permettait seulement de se remémorer son matériau sous la forme de choses brûlées. Ces choses demeuraient, mais perçues, orientées différemment. Du point de vue mnémonique, le feu remplit une fonction analogue dans le récit de Chrysostome. Celui- ci nous montre Apollon en proie aux flammes, utilisant comme principal support le matériau païen offert par la monodie de Libanios, poème bien connu d’une des grandes figures littéraires de l’époque.

Chrysostome cite abondamment la description que fait Libanios du temple en flammes:

Des poutres s’écroulaient, portant le feu à tout ce dont elles approchaient, détruisant tout de suite Apollon parce qu’il était peu éloigné du toit, puis les autres beautés: images des Muses fondatrices, pierreries éclatantes, gracieuses colonnes […] Grande, assurément, fut la lamentation poussée par les nym­phes bondissant de leurs fontaines; grande celle de Zeus qui résidait tout près comme il est naturel devant le renverse­ment des honneurs rendus à son fils, grande celle de la foule des innombrables divinités qui habitaient le bois sacré; non moindre le chant de deuil entonné du milieu de la ville par Calliope, à la vue du coryphée des Muses maltraité par le feu.

Lorsque la description se clôt, chaque lecteur peut clairement se représenter les ravages commis par le feu. Mais le paysage dévasté de poutres calcinées et de colonnes effondrées que déplore Libanios fait l’objet, en trope qu’il est, d’une réorientation par Chrysos­tome. Le plus sûr moyen d’oublier Apollon n’est pas de détruire son temple, mais de le repositionner et de s’en souvenir par le biais d’une histoire apparentée mais différente.

À plusieurs reprises, Chrysostome soulève une question d’im­portance: pourquoi l’empereur, qui détestait tant les coutumes chrétiennes, n’a-t-il pas détruit complètement la dépouille de Baby­las? Et question plus importante encore- pourquoi Dieu n’a-t-il pas immédiatement fait périr l’empereur ou, du moins, entièrement détruit le temple? Pour obéir aux exigences de la mémoire, répond Chrysostome. Si Dieu avait jeté sa foudre sur l’empereur, le souvenir d’une telle calamité eût rempli les spectateurs d’effroi, mais après deux ou trois ans, le souvenir de l’évé­nement se fût dissipé et bien des hommes n’eussent pas accepté le prodige; si, en revanche, c’est le temple qui reçoit la flamme, alors la colère de Dieu sera proclamée plus sûrement que par un héraut tant aux contemporains qu’à la postérité. À la question de savoir pourquoi cette stratégie est plus efficace, Chrysostome répond:

C’est comme si un homme, après avoir d’en haut forcé la caverne et le repaire d’un chef de brigands, emmenait son occupant enchaîné et, après avoir pris tous ses biens, laissait le lieu pour refuge aux bêtes fauves et aux choucas; alors chacun de ceux qui approchent de ce repaire se représente en imagination, à la vue de ce lieu, les incursions, les rapines, la silhouette de son ancien occupant […] C’est également ce qui se passe ici: quand on aperçoit de loin les colonnes, qu’on arrive ensuite et qu’on franchit le seuil, on se représente l’abo­mination du démon, sa fourberie, ses embûches [sans toutefois s’en figurer les caractéristiques véritables car on n’a pas vu le voleur], puis l’on s’en va, frappé de stupeur devant la colère et la force de Dieu […] Voici, en effet, vingt ans depuis lors; et rien n’a disparu de la partie du bâtiment épargnée par le feu […] Parmi les colonnes de l’opisthodome […] une seule a été brisée alors et même celle-là n’est pas tombée […] Le fragment entre la base et la brisure est appuyé obliquement contre le mur et celui qui allait de la brisure au chapiteau tient, couché, soutenu par la partie inférieure. Et pourtant des vents violents se sont souvent abattus sur le lieu, des trem­blements de terre se sont produits, le sol a été ébranlé, mais les parties laissées intactes par les flammes n’ont même pas été ébranlées, elles se tiennent, solidement, criant presque qu’elles ont été conservées pour donner une leçon à la pos­térité.

Observons avec quel souci du détail Chrysostome s’attarde sur la description de l’unique colonne brisée du temple d’Apollon. La colonne n’est pas oblitérée, loin de là. Mais elle est transposée à une autre carte d’associations. Brûlée et brisée, elle constitue un indice de mémoire pour le châtiment des générations à venir, qui se souviendront à la fois de l’élément païen associé à la colonne et du fait que cet élément a été brisé et est maintenant re(m)placé. L’oubli s’opère non pas par l’effacement, mais par la recomposi­tion à l’intérieur d’une scène -technique mnémonique élémen­taire. L’oubli est une catégorie de la mémoire.

Ce qui importe, ce ne sont pas les objets pris objectivement -la colline, la source, le bosquet, le temple à colonnes, la tombe du martyr – mais la relation qui s’établit entre les objets, le tableau que ceux-ci composent et qui, en tant que composition, est immédiatement incorporé dans notre expérience parallèle. Chrysostome décrit minutieu­sement le temple brûlé, tout comme plus haut il avait décrit la tombe de Babylas à Daphné. De même, le lecteur attentif doit se représenter chaque image sous la forme d’une scène dans son imagination et dans sa mémoire: depuis un point éloigné, le lec­teur-spectateur s’approche, découvre les détails du site, le temple en ruine, puis, comme dans un plan rapproché, la colonne brisée, avec sa partie inférieure inclinée contre le mur tandis que la partie supérieure est renversée, le chapiteau reposant sur le sol.

La dynastie théodosienne, une interprétation remise en question aujourd’hui, à droite Galla Placidia (Miniature du Véme siècle)

Les deux emplacements à Daphné la tombe de Babylas et la colonne brisée d’Apollon- encadrent le discours de Chrysostome. Ils sont délibérément mis en parallèle, l’un se superposant à l’autre. Comme dans un palimpseste, la scène décrivant la tombe irrépro­chable du martyr cède la place à la scène du temple abandonné à la colonne brisée, mais se laisse encore deviner en transparence. On ne peut se rappeler l’une sans l’autre. C’est ainsi que s’opère l’appropriation cognitive du dieu païen Apollon, qui se transfère d’un réseau spatial à un autre pour rejoin­dre des lieux dont l’élaboration est rendue possible par le dis­cours de Chrysostome, mais aussi par les actes de Gallus, de Julien et de Libanios.

Les reliques de Babylas ne retrouvèrent jamais leur place à Daphné, contrairement à ce qu’on observerait peut-être aujour­d’hui. L’évêque Meletius d’Antioche choisit de faire construire le martyrium qui devait accueillir la dépouille du saint à l’endroit même où il avait été initialement enterré et où le long cortège qui accompagnait son cercueil le ramena pour son second couron­nement.

Mary Carruthers

Il y a Europe partout où il y a du Grec, du Latin, du Biblique. Telle est la belle part du travail de Rémi Bragues: la pluralité des origines de l’Europe ne fait pas synthèse, l’espace de l’Europe est fait de mémoires à la fois vives et dépassées, auto-traduction dans un espace-temps non euclidien. Alors que les cultures (la Chine, et pas le Japon, par exemple) n’ayant pas reconnues comme même et autre leur propre Antiquité seraient fermées à ce dépassement de leur propre vers l’infinité de la démocratie … Mais il n’est jamais trop tard …