Voir la Figure dans la grotte

L’homme a commencé par l’étrangeté de sa propre humanité. Ou par l’humanité de sa propre étrangeté. C’est en elle qu’il s’est présenté: il se l’est présentée, ou figurée. Tel fut le savoir de soi de l’homme, que sa présence était celle d’un étranger, monstrueusement semblable.

Le semblable avait le pas sur le soi, et c’était cela, le Soi. Tel fut son premier savoir, son habileté, le tour de main dont il arrachait le secret à l’étrangeté même de sa nature, ne pénétrant pourtant pas le secret, mais pénétré par lui, et lui-même exposé comme le secret. Le schème de l’homme est la monstration de ce prodige: soi hors de soi, le hors valant pour soi, et lui surpris en face de soi. La peinture peint cette surprise. Cette surprise est peinture.

Tout est donné d’un coup dans cette monstration: la société des semblables, l’inquiétante familiarité de l’animal. Le sujet surgi de sa mort, le sens suspendu, l’évidence obscure. Tout est donné avec ce tour de main qui trace le contour d’une présence étrange, à même une paroi, une écorce ou une peau (il aurait pu l’y écraser, l’y étouffer, presque du même geste). Ce fut peut-être, aussi, un chant. Il faut entendre le premier chanteur accompagner le premier peintre.

aylasideonLa Dame de Brassempuy, ivoire de mammouth, Landes, 25 000 ans

Le plaisir que les hommes prennent à la Mimésis est fait du trouble qui les saisit devant l’étrangeté reconnaissable, ou dans l’excitation venue d’une reconnaissance qu’il faudrait dire étrangée. J’y reconnais que je suis à moi-même méconnaissable, et sans cela il n’y aurait aucune reconnaissance. J’y reconnais que cela fait un être aussi bien qu’un non-être, et que je suis l’un dans l’autre. Je suis l’être-l’un-dans-l’autre. Le même est le même sans jamais revenir à soi, etc’est ainsi qu’il s’identifie. Le même est le même d’une identité qui s’altère de naissance, assoiffée de soi qui n’a jamais encore été soi, et dont la naissance est déjà l’altération, et qui s’approprie comme cette altération même.
La figure tracée présente tout cela. Elle est la trace de l’étrangeté qui vient comme une intimité ouverte, expérience plus intérieure que toute intimité, enfoncée comme la grotte, ouverte comme l’apérité et comme l’apparence de sa paroi. La figure tracée est cette ouverture même, l’espacement par lequel l’homme est mis au monde, et par lequel le monde lui-même est un monde: l’événement de toute la présence dans son étrangeté absolue.
Ainsi, la peinture qui commence dans les grottes (mais aussi, les grottes que la peinture invente) est d’abord la monstration du commencement de l’être, avant d’être le début de la peinture.

L’homme a commencé par le savoir de cette monstration. Homo sapiens n’est tel qu’au titre d’Homo monstrans. D’un seul coup, d’un même premier geste, il y a environ vingt-cinq mille ans, l’animal monstre se montre. Il ne montrerait rien, s’il ne se montrait lui-même montrant. Il montre d’un trait l’étranger qu’il est, il montre l’étrangeté du monde au monde même, et il montre aussi bien son savoir de la monstration et de son étrangement. Car montrer n’est rien d’autre que mettre à l’écart, mettre à distance de présentation, sortir de la pure présence, absenter et ainsi absolutiser.

Ce que les hommes, par la suite, nommeront d’un mot qui voudra dire le savoir et le savoir-faire, la Techné ou l’ars, absolument, c’est au commencement de l’homme toute sa science et toute sa conscience (mais aura-t-il jamais cessé de recommencer?).

Science et conscience de la fascination du monstre de la présence, sorti de la présence. Techné ou ars d’une fascination qui ne paralyse pas, mais qui délivre l’abandon léger et grave au non-savoir. Cette fascination ne s’arrête pas sur l’image, sinon pour laisser venir l’apparence sans fond, l’apérité, la ressemblance sans original, ou bien encore l’origine elle-même en tant que monstre et monstration sans fin. Le tour de main de l’art est la tournure de ce geste. En ce sens, l’art est là tout entier dès le commencement. Il consiste même en cela: être là tout entier dans le commencement. L’art est le commencement lui-même, et il traverse, comme un seul geste immobile, les vingt-cinq mille années de l’animal monstrans, de l’animal monstrum. Mais en même temps, il ne cesse de transformer les formes de cette monstration infinie. D’un seul trait, il multiplie sans fin l’histoire de tous ses traits.

Si la condition d’une présence, en général, est sa situation dans un lieu, en un temps et pour un sujet, alors le monde, et l’homme au monde, est la présentation d’une présence sans présence. Car le monde n’a ni temps, ni lieu, ni sujet. Il est pure et simple présentation monstrueuse, qui se montre comme telle dans le geste de l’homme traçant les contours de l’apparition que rien ne supporte ni ne délimite.

ASF-grotte-chauvetCosquer

Ainsi, les mains tracées, sans doute à l’aide d’une technique de pochoir (dites mains négatives), qui sont aujourd’hui la première peinture connue (grotte Cosquer, et ailleurs des centaines de mains un peu plus récentes), à côté d’animaux et de signes divers, ces mains ne présentent rien d’autre que la présentation elle-même, son geste ouvert, son étalement, son apérité, sa patéfaction -et sa stupéfaction. La main posée, plaquée sur la paroi, ne saisit rien. Ce n’est plus une main préhensile, mais elle est offerte comme la forme d’une prise impossible ou abandonnée. Une prise qui lâcherait, tout aussi bien. La prise d’un lâcher: le lâcher de la forme.

Il n’y a aucune raison de prêter à ces formes et à ces figures un autre sens que le sens sans signification de l’exposition par quoi la présence se fait étrangère, tenant le monde et le sujet en face d’eux comme en face d’un sens absent: non pas un sens perdu, ni renvoyé à plus loin ou à plus tard, mais un sens donné dans l’absence comme dans la plus simple simplicité étrangée de la présence -étant sans être ou sans essence qui le fonde, qui le cause, qui le justifie ou qui le sanctifie. Étant seulement existant. Étant même souverainement existant, car ordonné à rien qu’à cette existence même. Et montrant, là, sa souveraineté. Mais cette souveraineté ne s’exerce sur rien, n’est pas une domination.

L’homme a commencé dans le silence calmement violent d’un geste: ici, sur une paroi, la continuité de l’Etre était interrompue par la naissance d’une forme, et cette forme détachée de tout, détachant même la paroi de son épaisseur opaque, donnait à voir l’étrangeté de l’animal, qui la traçait, et de tout l’être en lui.

Sous la terre, comme touchant à la rupture de tout support, fondement de tout écart, le monde entier faisait surface … Imaginons l’inimaginable, le geste du premier imagier. Il ne procède ni par hasard, ni par projet. Sa main s’avance dans un vide, creusé à l’instant même, qui le sépare de lui¬même au lieu de prolonger son être dans son acte. Mais cette séparation est l’acte de son être. Le voici hors de soi avant même d’avoir été à soi, avant d’avoir été soi. En vérité, cette main qui avance ouvre d’elle-même ce vide, qu’elle ne comble pas. Elle ouvre la béance d’une présence qui vient de s’absenter en avançant la main. Celle-ci tâtonne, aveugle et sourde à toute forme. Car l’animal qui se tient dans la grotte et qui fait ce geste connaît des choses, des êtres, des matières, des structures, des signes et des actions. Mais il ignore la forme, l’enlèvement d’une figure, d’un rythme, dans sa présentation. Il l’ignore, ou il est immédiatement cela même: levée de la forme, figuration.

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À la pointe du premier tracé, le premier peintre voit venir à lui qui lui tend l’envers insoupçonné de la présence, son déplacement, son décollement ou sa pliure en pure manifestation, et la manifestation elle-même comme la venue de l’étranger, comme la mise au monde de ce qui n’a aucune place dans le monde, comme la naissance de l’origine elle-même ou comme la parution de l’apparaître, l’élargissement de l’être en son existence (comme on dit, ou disait: élargir un prisonnier). Mais ce qui n’a aucune place dans le monde, c’est la venue même du monde, son événement. En un sens, ce n’est rien d’autre que le monde lui-même, ou son acte pur, c’est qu’il y ait monde. Cela reste à jamais étranger au monde, nulle part pris en lui, en aucun lieu, mais en même temps, c’est partout répandu à la surface du monde, comme l’avoir-lieu le plus immédiat de ce monde, sa création continuée: une immédiateté telle qu’elle jaillit à l’instant hors de soi, toute extravasée en manifestation des formes.

Au reste, le monde n’est que surfaces sur surfaces: aussi loin qu’on pénètre derrière la paroi, il n’y a que d’autres parois, d’autres tranches, et strates sous strates ou faces sur faces, feuilletage indéfini de couches d’évidence.
En peignant la paroi, l’animal monstrans ne pose pas une figure sur un support, il enlève l’épaisseur de ce support, il la démultiplie support à l’infini, et elle n’est plus elle-même supportée par rien. Il n’y a plus de fond, ou bien le fond n’est que l’avènement des formes, l’apparition du monde.

Venus de Willendorff

La grotte est le monde, où le dessin fait surgir l’impossible dehors du monde, et le fait surgir dans son impossibilité même. Saisi dans cette posture, au milieu de ce geste, le premier peintre se voit, et le monde avec lui, venir à soi comme celui que jamais il ne fut ni ne sera, comme l’étranger venu de nulle part et allant nulle part, ne venant donc pas, n’allant pas, seulement posé, détaché, isolé d’un trait en face de soi. Soi-même il se surprend absent comme est absent l’auteur du monde. Il surprend donc le monde en sa nudité d’être ou d’étant sans auteur. Il s’étonne, il s’inquiète et il rit de cette posture et de ce qu’elle lui montre: la forme de l’animal, sa propre forme et celle de l’être même, découpée devant lui, laissée comme une trace qui ne mène à rien qu’à la paroi de la grotte et aux images superbes. Les images nous renvoient l’image du peintre, l’éclat de son geste tendu par l’Idée, du geste qui est déjà l’Idée avant qu’elle s’idéalise: le monstre qui n’est ni beau, ni laid, ni vrai, ni faux, mais qui seulement s’avance, ici même surgi de nul autre lieu.

Il y a aussi les chants que nous n’entendons plus, et les pas de danse que nous ne voyons plus. Chaque fois le geste diffère, et la trace n’est jamais une, mais toujours distincte d’une autre, toujours se formant dans un grain ou dans un ton singulier, dans une épaisseur ou dans une moirure qui sont à chaque fois les propriétés uniques du monstre, d’un monstre différent.

oliveira_sds_j1s5.1183454588.thumbnail1Alors, l’œil qui jusque-là n’avait fait que percevoir les choses se découvre voyant. Il voit ceci, qu’il voit. Il voit qu’il y voit: il y voit là où il y a quelque chose du monde qui se montre. Et c’est toujours voir dans la nuit, dans la grotte, le regard droit tendu dans la profondeur noire.

Et il y voit l’Idée, l’Étrangère, la Figure: il est ouvert par elle et en elle, il est rythmé sur elle, et c’est elle qu’il est lui-même. Il voit l’invisible, le visible et le monde.

Jean-Luc Nancy