A quoi rêvent les pédophiles ?

La psychanalyse est une pratique marginale dans le champ social bien que son objet puisse être défini comme l’essence même du lien social. Pour des raisons que j’ignore -et sur lesquelles je m’interroge toujours- il se fait que cette pratique m’a amené à recevoir régulièrement des sujets que le langage commun qualifie de pédophiles. Pourquoi m’ont-ils choisi? Pourquoi les ai-je accueillis sans réserve, sans crainte ni répugnance, sans non plus de curiosité obscène, et ce, souvent, durant de longues années?

sally-mann-holding-the-weasel-1989D’abord il ne faut pas confondre les registres. Par exemple les faits reprochés à Marc Dutroux n’ont rien à voir avec de la pédophilie, c’est-à-dire avec l’amour électif des enfants –amour étant entendu dans son sens le plus large, du registre platonique jusqu’à l’acte sexuel le plus cru, et enfant désignant un être qui n’a pas encore atteint la puberté.

Marc Dutroux est un criminel, un psychopathe vraisemblablement, et sans doute un pervers sadique, mais pas un pédophile. Son cas est beaucoup plus proche de celui d’un Gilles de Rais que de ceux des pédophiles fameux et avérés qu’ont été Lewis Carroll, André Gide, Henry de Montherlant ou Roland Barthes. Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais paraît s’imposer: ce dernier ne se contentait pas d’avoir des relations sexuelles avec les enfants qu’il enlevait, il les mettait à mort après les avoir torturés, suivant en cela l’exemple de Tibère et de Caracalla.

Pourtant contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est ainsi un sujet exemplaire de notre société, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d’enfants. L’enfant était sa matière première, sa source de plus-value.

Une matière qui ne vaut pas très cher: à peu près sept mille francs suisses, c’est le prix que l’on paye en Thaïlande pour disposer d’une jeune vierge -la jeune vierge thaïlandaise constituant aujourd’hui l’étalon de la mercantilisation mondiale de la sexualité. Ce qu’il faut noter dans l’affaire Dutroux, c’est que la chair de l’enfant ne va acquérir de la valeur que par l’usage qui va en être fait. Les enfants que Dutroux séquestrait étaient destinés à la fabrication de cassettes pornographiques sadiques, de snuff movies, c’est-à-dire de films montrant des enfants violés et torturés jusqu’à la mise à mort. Chacune de ces cassettes vaut, à l’exemplaire, jusqu’à six fois le prix payé pour l’enfant lui-même.

L’affaire Dutroux nous rappelle que la pulsion sadique est l’une des composantes fondamentales qui caractérisent l’être humain. Les animaux peuvent être cruels, mais ils ne sont pas sadiques. Le crime est le fait de l’espèce humaine, disait Georges Bataille. C’est une phrase que Freud aurait pu écrire. L’une des expressions les plus fréquentes de cette pulsion sadique est la maltraitance, la torture, voire la mise à mort des enfants.

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Il faut admettre, malgré la répulsion que ce savoir soulève en nous, que notre humanité se reconnaît aussi à ce trait qu’elle comporte certains êtres dont la jouissance consiste à découper des enfants en morceaux. Le scandale et l’émotion populaire soulevés par la révélation de l’affaire Dutroux -de même, d’ailleurs, que la remarquable aptitude des foules et associations qui avaient défilé en marches blanches à se détourner à présent de toute information relative à ces affaires- sont, en réalité, directement proportionnels au refoulement auquel nous soumettons notre propre sadisme. Avons-nous oublié les contes qui ont ravi notre enfance et que nous transmettons avec plaisir à nos propres enfants? Avons-nous oublié que le personnage qui symbolise la fête des enfants dans la culture chrétienne, saint Nicolas, est lié à une histoire d’enfants livrés à la boucherie? Avons-nous oublié qu’en 1919 Freud établissait que le fantasme Un enfant est battu est l’un des fantasmes les plus répandus, chez les névrosés aussi bien que chez les pervers? Ne savons-nous pas que tout parent, tout éducateur, tout instituteur éprouve, à un moment ou l’autre, et parfois de façon lancinante, l’envie féroce de corriger cruellement les enfants dont il a la charge, et qu’il arrive, même aux meilleurs d’entre eux, de ne pouvoir toujours réprimer cette envie? Quant à nos chers petits, ne les avons-nous pas vus régulièrement occupés, à l’âge de deux ou trois ans, à mettre en pièces leurs poupées ou leurs peluches avec tous les signes d’une jubilation intense?

On dirait que l’on découvre tout à coup l’existence d’une forme de sexualité depuis toujours ignorée. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la pédophilie, et même l’inceste, bénéficiaient dans le public d’un accueil neutre et parfois bienveillant. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la presse des années 70 et 80.

Qu’on me permette de rappeler l’indulgence amusée et admirative, avec laquelle critiques littéraires et présentateurs de télévision accueillaient les déclarations de Gabriel Matzneff ou de René Schérer, lequel écrivait dans Libération du 9 juin 1978:

L’aventure pédophilique révéle quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard des enfants les rôles et les pouvoirs.

Le cas de Tony Duvert, pédophile déclaré et militant, est encore plus remarquable. En 1973, son roman Paysage de fantaisie, qui met en scène des jeux sexuels entre un adulte et des enfants, est encensé par la critique qui y voit l’expression d’une saine subversion. Le livre reçoit le prix Médicis. L’année suivante, il publie Le bon sexe illustré, manifeste qui réclame le droit pour les enfants de bénéficier de la libération sexuelle que leur apporte le pédophile. En tête de chaque chapitre du livre, se trouve reproduite la photographie d’un jeune garçon d’une dizaine d’années en érection. En 1978, un nouveau roman du même auteur, intitulé Quand mourut Jonathan retrace l’aventure amoureuse d’un artiste d’âge mûr avec un petit garçon de huit ans. Ce livre est salué dans Le Monde du 14 avril 1976: Tony Duvert va vers le plus pur. En 1979, L’île Atlantique lui vaut des éloges dithyrambiques de la part de Madeleine Chapsal.

Que s’est-il donc passé entre 1980 et 1995 pour que l’opinion connaisse un revirement aussi spectaculaire? Le phénomène est d’autant plus remarquable que nos sociétés occidentales contemporaines sont cimentées par l’idéal sacro-saint, mais purement imaginaire, de l’enfant-roi et par l’obsession corrélative de la protection de l’enfance.

Loin de moi l’idée de contester la nécessité de cette protection et le progrès qu’elle constitue! Mais la meilleure protection de l’enfant n’est-elle pas le soutien que les adultes qui l’entourent lui manifestent et leur désir de le voir grandir?

Si l’on veut parler sérieusement de la pédophilie, avant de poser les questions, certes préoccupantes, de son traitement et de sa prévention, il conviendrait de comprendre ce que signifie ce mot. Distincte de la névrose et de la psychose, la perversion est l’une des trois structures psychiques inconscientes dans lesquelles l’être humain peut s’établir comme sujet de discours et comme agent de son acte. A ce titre, la perversion est parfaitement normale, même si elle dérange le monde, voire tout le monde.

La question que pose l’existence des perversions vise l’essence même de la société humaine.

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En effet, seuls les névrosés font société: le symptôme névrotique n’est pas seulement une souffrance singulière, il est aussi la matrice du lien qui rassemble les hommes autour de règles communes. C’est pourquoi, dans Moïse et le monothéisme, Freud ne recule pas à traiter la religion (et spécialement la chrétienne) comme le symptôme par excellence. Les pervers, eux, abordent le lien social par une autre voie: micro-sociétés de maîtres, amicales, réseaux qui se fondent sur des formes de pactes ou de contrats dont on peut souligner que c’est le fantasme, et non le symptôme, qui s’y offre comme base du lien, et que l’exigence de la singularité y prend toujours le pas sur celle de la communauté, et s’oppose à toute idée d’universalité.

Dans la perversion, le mécanisme fondateur de l’inconscient est distinct de celui de la névrose. Dans celle-ci, c’est la dénégation -Verneinnung- qui commande et maintient le refoulement -Verdrängung. Quand un névrosé déclare, par exemple, ma femme, ce n’est pas ma mère, il veut dire en réalité que sa femme, c’est sa mère. Mais il ne peut le reconnaître, ou l’avouer, qu’en affectant cet énoncé d’une négation. Chez le pervers, le mécanisme est plus subtil. Ce que Freud a appelé la Verleugnung -que nous avons choisi, avec Lacan, de traduire par démenti, traduction la plus littérale- consiste à poser simultanément deux affirmations contradictoires: a) oui, la mère est châtrée, b) non, la mère n’est pas châtrée. Cette coexistence fait du pervers un argumentateur redoutable (du moins, lorsqu’il est intelligent), un rhéteur particulièrement apte à manier et à manipuler la valeur de vérité dans le discours, de façon à avoir toujours raison.

A la base, le démenti porte sur la castration de la mère. La castration de la mère signifie que la mère ne possède pas l’objet de son désir, que celui-ci ne peut s’inscrire que comme manque et que ce manque est structurel. En d’autres termes, il y a, dans le démenti que le pervers oppose à la castration, une face qui reconnaît le manque structurel de l’objet du désir, et simultanément, une face qui affirme l’existence positive de cet objet. Or, si l’objet du désir existe concrètement, s’il est saisissable et désignable par les sens, il en découle que le sujet ne peut que vouloir absolument le posséder et le consommer -et répéter indéfiniment cette démarche.

L’œdipe pervers se distingue par la place tout à fait particulière qui y est dévolue au père à chacun des niveaux où il est appelé à remplir sa fonction. En tant qu’instance symbolique, dépositaire en titre de la loi, de l’interdit et de l’autorité, le père y est parfaitement reconnu -le pervers n’est pas psychotique. Mais dans la perversion, l’homme qui est appelé, dans la réalité, à assumer le rôle du père est systématiquement mis à l’écart, en exil, dira Montherlant- par le discours maternel qui entoure le sujet. La position du père du pervers est celle d’un monarque tenu en échec dans son propre palais. Devenant du coup une fiction, le père se voit réduit à n’être qu’une sorte d’acteur de comédie à qui il est demandé de jouer au père, mais sans que ce rôle porte à la moindre conséquence: c’est un père pour la scène. Il en résulte, pour son enfant, que, bien que posées et reconnues théoriquement, la loi, l’autorité et l’interdit se trouvent ramenés à de pures conventions de façade. De façon générale, le monde dans lequel le pervers se voit introduit par sa configuration familiale est une comédie, une farce dont le côté grotesque est souvent manifeste.

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Cette introduction prend pour lui valeur d’initiation. Car, si la comédie humaine est pour le névrosé une vérité dont il ne peut être qu’à son insu un participant parmi les autres (situation à laquelle il lui est d’ailleurs souvent difficile de se résigner), pour le pervers cette comédie est d’emblée révélée, démasquée dans sa facticité, et c’est en toute conscience qu’il y prend sa place.

Étant appelé à la fois sur la scène et dans les coulisses, le pervers ne peut être dupe de la pièce qui se joue. Il en tire un savoir à la fois véritable et toxique. Il connaît l’envers du décor et les règles secrètes qui démentent les conventions de la comédie.

Autre conséquence: l’univers subjectif du pervers se trouve dédoublé en deux lieux et deux discours dont la contradiction n’empêche pas la coexistence. D’un côté, la scène publique, de l’autre côté, la scène privée. La scène publique, lieu du semblant et de l’explicite, c’est le monde où les lois, les usages et les conventions sociales sont respectées, voire célébrées avec un zèle caricatural. La scène privée, par contre, lieu de la vérité, laquelle est masquée, du secret partagé avec la mère, dément la précédente. C’est là qu’entre la mère et l’enfant, puis entre le pervers et son partenaire, s’accomplit le rituel qui démontre que le sujet a ses raisons de faire exception aux lois communes parce qu’il se réclame des connaissances privilégiées sur lesquelles il fonde sa singularité.

Trésor strictement privé chez le névrosé, le fantasme est chez le pervers une construction qui ne prend son sens qu’en devenant publique. Pour le névrosé, le fantasme est une activité solitaire: c’est la part de sa vie qu’il soustrait au lien social. A l’inverse, le pervers se sert du fantasme (sans même s’apercevoir d’ailleurs qu’il s’agit d’un montage imaginaire) pour créer le lien social au sein duquel sa singularité peut s’accomplir.

Pour le pervers, le fantasme n’a de sens et de fonction que s’il est agi ou énoncé de telle sorte qu’il parvienne à inclure un autre, consentant ou non, dans son scénario. C’est ce qui apparaît, considéré de l’extérieur, comme une tentative de manipulation éhontée. Pourquoi cette nécessité de la complicité forcée de l’autre? Parce que, dans la perversion, le fantasme a une fonction démonstrative. Le pervers ne peut, en effet, s’assurer de sa subjectivité qu’à la condition de se faire apparaître comme sujet positivé en l’autre (manœuvre dans laquelle lui n’est que l’agent).

Untitled © Sally Mann. Courtesy Gagosian Gallery (01)

Mais de quel sujet s’agit-il en l’occurrence? D’un sujet pour qui il est essentiel, vital, d’affirmer qu’il y a continuité entre le désir et la jouissance. Car, pour le pervers, un désir qui ne s’achève pas en jouissance n’est qu’un mensonge, une escroquerie ou une lâcheté. C’est ce mensonge et cette lâcheté qu’il dénonce inlassablement comme constitutifs de la réalité de l’ordre social: si celui-ci interdit la jouissance (en tout cas, au-delà d’un certain point), c’est parce que les névrosés n’osent pas jouir. Car c’est la jouissance qui constitue la valeur suprême de l’univers pervers, alors que, dans la névrose, c’est le désir. C’est pourquoi le névrosé, lui, se soutient parfaitement d’un désir insatisfait (dans l’hystérie), d’un désir impossible (dans la névrose obsessionnelle), ou d’un désir prévenu (dans la phobie).

L’opinion commune tend à confondre perversion et transgression. Pourtant il serait tout à fait erroné d’assimiler le pervers à un hors-la-loi, même si l’interrogation cynique, le défi et la provocation des instances représentant la loi constituent des données constantes dans la vie des pervers. Si le pervers met la loi au défi, ce n’est pas qu’il se réclame d’une position anarchiste. Tout au contraire! Lorsqu’il critique ou lorsqu’il enfreint la loi positive et les bonnes mœurs, c’est au nom d’une Autre Loi, loi suprême et bien plus tyrannique que celle de la société. Car cette autre loi n’admet, elle, aucune faculté de transgression, aucun compromis, aucune défaillance, aucune faiblesse humaine, aucun pardon. Cette loi supérieure qui s’inscrit au cœur de la structure perverse n’est pas une loi humaine. C’est une loi naturelle dont le pervers est parfois capable de soutenir et d’argumenter l’existence avec une force de persuasion et une virtuosité dialectique des plus remarquables.

Son texte non-écrit n’édicte qu’un seul précepte: l’obligation de jouir.

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En somme, lorsqu’il transgresse, comme dit le langage commun, le pervers ne fait qu’obéir. Ce n’est pas un révolutionnaire, c’est un fonctionnaire zélé. Dans sa logique, ce n’est pas lui qui désire, ce n’est même pas l’autre: c’est la Loi Naturelle (de la jouissance). Pire: cette loi ne désire pas, elle exige. Poussez le sujet pervers dans ses derniers retranchements et, s’il est sincère et accepte de se livrer, vous entendrez son discours se transformer en une leçon de morale.

Rien de plus sensible pour le pervers que le concept de vertu. Sade, Genet, Jouhandeau, Montherlant, Mishima -et j’en passe …- nous le prouvent chacun à leur manière: la perversion aboutit à une apologie de la vertu. La loi commande la jouissance et ce, de façon absolue (il est, en quelque sorte, interdit de ne pas jouir). Si bien que la vertu consiste à se montrer à la hauteur de ce que peut exiger cet impératif absolu -jusqu’au mal suprême. La sainteté dans l’abjection constitue un thème récurrent des discours pervers.

Le psychanalyste que je suis ne considère pas comme injustes les lois qui sanctionnent la pédophilie. Je ne les prends pas non plus comme l’expression d’une justice absolue et universelle. Ces lois sont unes des constructions grâce auxquelles notre société se maintient en tant que symptôme. Dans des sociétés tout aussi civilisées que la nôtre, par exemple dans les sociétés helléniques pré-classiques, la pédophilie était organisée en tant que rituel de passage pour les jeunes garçons. Dans la société romaine, il était de règle que le maître ait pour amants quelques jeunes garçons non pubères -pourvu qu’ils ne fussent pas citoyens. Au Moyen-Age, les monastères étaient des lieux privilégiés de relations pédophiles entre les abbés et les novices. Dans bien des cultures qui nous entourent aujourd’hui l’usage sexuel des enfants est considéré comme une chose normale.

La pédophilie se définit comme l’amour des enfants -précisons: une certaine forme d’amour visant un certain genre d’enfants. Il ne faut donc pas confondre, je le répète, le pervers pédophile et le pervers sadique. Ce n’est pas parce que la loi positive commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier de viol les relations sexuelles d’un adulte avec un enfant que les pédophiles doivent être pris pour des violeurs.

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Le discours du pédophile se fonde sur la thèse que l’enfant consent aux relations qu’il a avec lui, et davantage encore, qu’il les demande. Ce que dit le pédophile c’est que l’enfant l’a violé lui.

Il faut prendre ces paroles au sérieux, ce qui ne veut pas dire qu’il faut les croire. Il est capital pour le pervers pédophile de faire la démonstration que l’enfant baigne dans une sexualité naturelle bienheureuse qui s’oppose à la sexualité restreinte, réprimée et déformée des adultes, et que l’expression spontanée de cette sexualité naturelle est le désir de jouir. Cette idée d’un érotisme spontané de l’enfant s’oppose à toute envie de viol. Par ailleurs, un autre point capital dans l’argumentation dont le pédophile tente de nous convaincre, c’est que la véritable violence à l’égard de l’enfant se situe dans la structure familiale puisque celle-ci serait foncièrement répressive. Le pervers pédophile soutient que les parents -et, en tout premier lieu, le père- abusent de leurs enfants, lui font violence, en lui volant sa sexualité, en l’empêchant de faire l’amour et en l’obligeant à n’être que le voyeur de l’érotisme parental (cf. Le bon sexe …, de Tony Duvert).

Une autre idée communément répandue doit également être dénoncée: la pédophilie, contrairement à ce que l’on dit, n’est pas du tout la même chose que l’inceste. Le père incestueux, celui qui a des relations sexuelles avec sa fille ou avec son fils, n’est pas quelqu’un qui est excité par l’enfant comme tel. Ce qui l’intéresse, ce qui le trouble, ce qui le met hors de lui, c’est sa descendance. Le père incestueux est un sujet qui ne supporte pas la paternité, qui éprouve l’irrésistible besoin de la bafouer, de l’annuler en en révélant l’indignité.

Au contraire, les pédophiles sont des pères modèles. Il n’est pas exagéré de dire que la perversion pédophile contient une théorie complexe et subtile de la paternité, plus précisément de la restauration de la fonction paternelle.

C’est bien la conviction d’être le héraut d’une véritable réforme morale qui pousse le pédophile à entrer en conflit avec la famille, avec la société et avec les institutions. Pour lui, les parents légaux, coincés dans leur rôle de censeurs, sont par essence incapables d’aimer. Il faut donc que le véritable amour paternel provienne d’ailleurs que de ceux qui sont liés à l’enfant par le sang.

Comme le déclare l’Abbé, héros de la pièce de Montherlant La ville dont le prince est un enfant:

Dieu a crée des hommes plus sensibles que les pères, en vue d’enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés. 

Mais qu’est-ce que le véritable amour paternel, tel que le pédophile le conçoit? C’est un amour passionnel et sensuel qui est en rivalité profonde avec l’amour maternel -comme si la mère volait au père la part érotique de l’amour qu’il éprouve pour l’enfant.

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Restaurer la passion d’être père et faire de celle-ci le modèle de la passion amoureuse, tel est l’enjeu le plus radical de la pédophilie. C’est la raison pour laquelle le pédophile est intimement persuadé de faire du bien aux enfants avec qui il entretient des relations amoureuses ou sexuelles. C’est pourquoi aussi il est convaincu de se montrer meilleur éducateur -meilleur parce que plus vrai- que le père légal. Il réplique aux lois et aux mœurs qui châtrent les pères avant de châtrer les fils, que seul peut être à la hauteur de sa fonction le père dont l’amour ne recule pas devant la passion. Une passion qui ne rejette ni ne refoule ce qu’elle comporte de sensualité et d’érotisme. Une passion qui exige la réciprocité parce qu’elle croit savoir que l’enfant lui-même réclame cette sensualité paternelle. Il s’agit donc d’introduire l’enfant à la vérité de la Loi et de lui faire découvrir le mensonge fondateur de la famille et de la normalité sociale. Ce mensonge, Tony Duvert, que j’ai déjà cité, le dénonce comme l’alliance d’une maternité incestueuse et d’une paternité pédérastique dont le sexe se prétend absent.

Quelques mots enfin sur l’enfant qui est l’objet élu de la perversion pédophile. Il faut remarquer -c’est un critère décisif pour distinguer le pédophile de l’homosexuel pédéraste- que le pédophile se tourne vers l’enfant pré-pubère. Voilà une notion bien difficile à manier, surtout pour le législateur ou pour le juge qui sont obligés de se reposer sur des critères objectifs, par exemple sur l’absurde idée d’un âge auquel on fixerait ce qu’on appelle la majorité sexuelle.

La pré-puberté ne se réfère ni à un âge, ni à une définition biologique ou médicale de la puberté. C’est une notion floue, d’autant plus floue que son objet est justement le flou. En effet, celui que vise la perversion pédophile est l’enfant dont le corps ou l’esprit n’a pas encore vraiment choisi son sexe. C’est l’ange, ou l’angelot. C’est l’enfant apparemment asexué ou sexué de façon indécise, c’est l’être qui incarne le démenti opposé à la reconnaissance de la différence des sexes, mais en qui le pédophile discerne, pour cette raison même, le bonheur d’une sexualité complète. Cette imprécision de la sexuation de l’enfant n’a pas seulement pour fonction de soutenir la défense contre l’homosexualité qui est inhérente à la pédophilie comme à bien d’autres formes de perversion.

Pédophiles et homosexuels ont horreur les uns des autres, c’est une donnée bien connue de la clinique. Mais, au-delà de cette fonction de défense, l’exigence que l’enfant soit choisi avant toute manifestation de la puberté signifie que le pédophile recherche chez l’enfant qui l’attire l’incarnation du démenti de la différence des sexes. L’enfant élu par le pédophile, c’est le sexe qui unit, en les confondant, les pôles opposés de la différence sexuelle. C’est pourquoi l’attirance du pédophile se cristallise tantôt sur un trait d’exquise féminité qui se révèle chez un jeune garçon, tantôt sur un trait de gaminerie que manifeste une fillette.

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Si dans la figure infantile élue par sa passion, c’est lui-même que le pédophile cherche à rencontrer, il ne s’agit pas d’une quête narcissique.

C’est le sujet en tant que tel qui est appelé à se révéler. Le sujet, c’est-à-dire ce qui n’est jamais qu’un vide dans la chaîne signifiante du discours. Ce vide, le pédophile désire le combler en provoquant l’apparition d’un enfant qui représente l’incarnation d’un sujet naturel, qui ne serait pas fils du langage, qui serait vierge de la marque du signifiant, qui serait d’avant la castration symbolique. C’est là son égarement fondamental. C’est là qu’il manifeste qu’il reste lui-même un enfant imaginaire éternel, attaché à être ce qui pourrait combler le manque du désir de sa mère afin que jamais la béance de celui-ci ne puisse apparaître.

Je reprendrai deux phrases d’un article publié dans le numéro 59 de la revue L’Infini consacré à la question pédophile. Philippe Forest y écrivait: 

L’enfance n’existe pas, elle est le rêve du pédophile. Le pédophile -je l’imagine ainsi- est celui qui croit en l’enfance. Il la voit comme le paradis dont il a été injustement chassé, le lieu vers lequel il lui faut revenir, qu’il lui faut à tout prix pénétrer. 

Ma pratique me permet de confirmer que, pour un sujet pédophile, l’enfance n’est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais un état de l’Être qu’il s’agit de restituer dans sa temporalité indéfinie.

Dans la logique pédophile, l’enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet: le sujet-enfant incarne le mythe d’une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C’est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l’enfant qu’il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait alors le dépositaire.

C’est pourquoi aussi, malgré son attrait pour la pédagogie, et souvent son talent exceptionnel, on peut définir le pédophile comme l’envers du pédagogue. Car le pédagogue est celui qui fonde sa pratique sur cette supposition: le désir de l’enfant est de devenir grand.

Hegel écrit dans ses Principes de la philosophie du droit, & 175

La nécessité d’être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. C’est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes, qu’ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l’élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent, en s’efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur.

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A nous à présent de nous interroger sur le sens de l’évolution de notre société.

L’infantolâtrie ne risque-t-elle pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante? Cette hypothèse pourrait expliquer les manifestations d’effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd’hui dans nos sociétés. Effroi devant la révélation de ce que signifie notre propre idéalisation de l’enfance.

Une conférence donnée en 1999 par Serge André

Sally Mann