Le passé est un champ de bataille: Israël , Palestine

Le passé est un champ de bataille permanent de la question de Palestine car il est porteur de droits et de légitimations. A la mémoire vivante du XXe siècle écoulé s’ajoutent les références au passé le plus antique considéré comme fondant des légitimités historiques.

Les sionistes, aussi bien religieux que laïques, considèrent la Bible comme un acte de propriété, d’où une certaine tendance à une lecture littéraliste du texte biblique. La construction du fait national juif passe par une hébraïsation continue d’abord de la langue d’usage, puis de la toponymie, enfin des noms de personnes, en particulier dans la première génération des dirigeants sionistes vivant en Palestine. La Terre promise de la Bible et les royaumes juifs de l’Antiquité sont la démonstration de la légitimité des droits historiques du peuple juif, y compris en termes de revendication territoriale.

dsc06279a.1178115156Dans la douceur de Jaffa

Pour les Arabes de Palestine, la saisie du passé le plus lointain a été plus difficile. La conception traditionnelle de l’histoire dans cette partie du monde fait comme si les peuples arabes du Croissant fertile s’étaient installés dans la région au moment de l’émergence de l’islam et que tous tiraient leurs origines de la péninsule Arabique. Seuls les chrétiens peuvent se revendiquer d’une origine plus ancienne renvoyant aux premiers siècles de notre ère. Il faut donc faire un effort conséquent pour briser cette barrière du VI éme siècle. Le conflit avec le mouvement sioniste en est évidemment ici le moteur. On se revendiquera de tous les peuples ayant vécu sur place, sauf éventuellement les juifs … On a eu ainsi une sorte de nos ancêtres les Cananéens, le peuple ayant vécu là avant l’arrivée des Hébreux et déjà victimes de leur volonté expansionniste. Cette vision se rapproche de celle de certains Israéliens qui voient dans les Palestiniens l’incarnation actuelle des Amalécites, peuple ennemi mortel des juifs dès le temps de l’Exode.

Plus sophistiquée a été la thèse de certains idéologues du nationalisme arabe s’appuyant dans les années 1930 sur les travaux d’orientalistes européens. Tous les peuples sémitiques sont arabes car tous viennent de la péninsule Arabique. L’ensemble des civilisations antiques du Golfe à l’océan Atlantique est donc arabe, d’où l’absence de contradiction entre l’appartenance arabe et les revendications d’origine plus ancienne -babylonienne, phénicienne, égyptienne, berbère … Mais on ajoute aussitôt que les juifs actuels ne sont pas sémites et arabes. Ils descendraient de Turcs convertis au judaïsme au Moyen Age, les Khazars.

Ces revendications font de l’archéologie une sorte de sport de combat. Déjà la fièvre biblique frappe bien souvent les archéologues occidentaux, prompts à détecter dans leurs recherches des corrélations avec le texte biblique. Les archéologues israéliens concentrent leurs activités sur les traces de l’histoire juive antique comme démontrant leurs droits historiques. Ainsi, le site de Massada est devenu un symbole national et on fait jurer aux soldats israéliens que Massada ne tombera pas une seconde fois.

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Gaza sous les bombardements, 2012

On tente de contourner la difficulté que constitue l’absence de traces archéologiques écrites pour les hautes époques, alors que la Syrie fournit des tablettes par milliers pour ces périodes. Ces archéologues ont été régulièrement accusés de négliger ce qui était antérieur et de détruire ce qui était postérieur aux époques juives. Jérusalem et les Territoires occupés ont fait l’objet de conflits juridiques puisque les conventions de Genève interdisent aux occupants de faire des fouilles archéologiques, mais Israël ne reconnaît pas la validité de ces conventions dans leur intégralité.

Néanmoins, les progrès des études bibliques et sémitiques en corrélation avec l’archéologie remettent en cause le récit biblique dans ses grands traits: la chronologie historique est raccourcie de plusieurs siècles; il n’y aurait pas eu de séjour en Égypte ni d’Exode, ni par conséquent de conquête de la Terre promise ni d’élimination de la population précédente. Le royaume de David et Salomon était peu de chose; l’apogée a eu lieu bien après. On comprend le malaise que suscitent ces révisions historiques chez les uns et les autres.

L’islam palestinien a intégré un corpus considérable de traditions -les isra’iliyyât- se rapportant aux temps des prophètes antérieurs à l’islam, pour leur plus grande part juifs. Ainsi le saint patron, si l’on peut dire, des musulmans palestiniens n’est autre que Nabi Musa, le prophète Moïse, dont le tombeau se trouve près de Jéricho, quand la tradition juive le fait mourir avant l’entrée en Terre promise.
Ces référents religieux ont été singulièrement activés dans la lutte contre les croisés. Elaborée sans doute à l’époque mamelouke, la contre-croisade fait des musulmans de Palestine les défenseurs de la Terre sainte contre le retour offensif des chrétiens occidentaux. On célèbre ainsi Nabi Musa à Jérusalem lors du pèlerinage chrétien de Pâques.

Au début du XXe siècle, la contre-croisade s’est réactivée, contre les sionistes cette fois. Quand les chrétiens ont défini leurs lieux saints au début du IVe siècle, ils ne se sont intéressés qu’aux lieux de l’histoire du Christ. Ce sont les musulmans qui ont procédé aux identifications concernant l’histoire religieuse antérieure pour en faire leurs sanctuaires. Ainsi la topographie sacrée renvoyant à la Bible recoupe très largement celle des lieux saints musulmans, d’où la création de foyers de tension permanents comme le Tombeau des Patriarches à Hébron et le Mont du Temple/Esplanade des Mosquées à Jérusalem.

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Le discours sioniste a repris une formule venue des millénaristes protestants partisans du retour du peuple juif sur sa terre d’origine. Un terre sans peuple pour un peuple sans terre: il ne s’agit pas de dire que cette terre est un désert, mais que les habitants ne constituaient pas un peuple au sens politique du terme. Ils sont au mieux une partie du grand peuple arabe, dont le domaine territorial est immense. On les considère comme un élément du décor sans s’interroger sur leurs origines. On fait comme si la terre d’Israël avait été vide entre la fin de la présence juive et les premiers temps de l’islam, soit une période de l’ordre de six siècles. Cette négation marque le refus de s’interroger sur la continuité du peuplement de la Palestine entre les derniers siècles de l’Antiquité et le début de l’islam. Au mieux, certains disent que probablement les paysans arabes de Galilée doivent descendre des juifs de l’Antiquité puisque c’est la dernière région de la Palestine où la présence juive est attestée dans l’Antiquité tardive, qui dure jusqu’à l’arrivée de l’islam.

De la même façon, les Arabes font des juifs, au moins ceux qui sont originaires d’Europe, des étrangers sur cette terre. On l’a vu, ils sont supposés descendre de convertis au judaïsme et non des juifs de l’Antiquité. Au-delà, la notion politique de peuple juif est récusée. Le judaïsme n’est qu’une religion et au mieux, selon les règles de la société proche-orientale, une communauté confessionnelle. C’est d’ailleurs là le danger: reconnaître le caractère de peuple à une communauté confessionnelle, c’est ouvrir la voie de la tentation pour les autres -chrétiens d’Orient, Druzes, Alaouites …

De part et d’autre, les arguments historiques vont donc être mobilisés pour nier le caractère de peuple à l’autre partie, en feignant d’ignorer que le premier caractère d’un peuple est tout simplement sa conscience collective d’existence.

Pour les Arabes de Palestine, le refoulement et l’expulsion par les sionistes sont inscrits dans le code génétique sionisme. Cette affirmation est énoncée dans les jours qui suivent la déclaration Balfour, en novembre 1917. Comme on n’y reconnaît que des droits civils et religieux aux communautés non juives, elles deviennent des étrangers dans leur propre pays, puisque ce sont les droits que l’on accorde universellement aux étrangers. Toute tentative, y compris par le dialogue direct, de mieux connaître les projets sionistes ne fait que renforcer cette conviction. De ce fait, les violences de 1929, 1936, 1937-1939 sont considérées comme des actes de résistance par rapport à une agression injuste qui a pour but de jeter les Arabes dans le désert.

Du côté sioniste, on est venu en terre d’Israël pour ne plus subir. La violence arabe est illégitime, elle n’est que la reproduction des persécutions d’autres temps et d’autres lieux. Ce sont des pogroms. Les Arabes sont ainsi assimilés aux Cosaques d’Europe orientale, puis aux nazis. Au bout de quelques décennies, on l’a vu, ils deviennent les représentants des ennemis éternels que sont les Amalécites. De ce fait, les événements de 1947-1949 sont représentés de façon totalement opposée. Pour les Arabes, il s’agit bien de la concrétisation de l’essence du sionisme, l’expulsion des non-juifs, car le projet n’est viable que sur une terre où la population juive constituera l’écrasante majorité.

Pour les Israéliens, c’est le résultat d’une lutte à mort. Les Arabes voulaient un second Holocauste, trois ans après la fin du premier. Ils ont rendu impossible toute cohabitation et leur présence résiduelle compose le risque d’une cinquième colonne. Le retour des réfugiés palestiniens constituerait un suicide pour l’État d’Israël.

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Tout en revendiquant une autochtonie originelle, les sionistes savent bien qu’ils dépendent de soutiens extérieurs. Avant 1914, ils n’ont pu s’installer que grâce aux protections consulaires européennes. Le foyer national juif n’est parvenu à se constituer que sous la protection du mandat britannique. Ils n’ont pu avoir un vote aux deux tiers en leur faveur pour le plan de partage en novembre 1947 que parce qu’ils ont bénéficié du soutien à la fois de l’Union soviétique et des États-Unis à un moment où la décolonisation vient de commencer. Le nouvel État ne s’est maintenu que grâce à l’aide matérielle de la diaspora juive et des États-Unis. Ensuite, il a pu obtenir des armes de la France et de l’Allemagne fédérale, enfin, de façon écrasante, des États-Unis à partir des années 1960.
Ce cadre détermine la définition de l’État d’Israël comme membre de la communauté occidentale, une démocratie pluraliste et un atout stratégique. Israël est le bastion de l’Occident au Moyen-Orient. Cela s’applique aussi à l’intérieur. Il faut interdire aux juifs venus des pays arabes et musulmans de levantiniser la société israélienne et les élever au niveau de l’homme moderne occidental. Avec la décolonisation, l’urgence est de se maintenir comme bastion de l’Occident sans paraître comme un reliquat colonial telle l’Afrique du Sud, d’où l’insistance sur la revendication d’autochtonie.

Les Arabes, eux, savent bien qu’ils auraient pu faire avorter le projet national juif, si celui-ci n’avait pas disposé de ces protections extérieurs. Quand la notion d’impérialisme s’impose dans l’interprétation des faits, c’est-à-dire pour eux à la fin des années 1920, il sert de clef d’explication. La délégitimation du sionisme passe par son transfert du statut d’acteur à celui d’instrument. Cette interprétation devient dominante après 1949. Pour Nasser, Israël est la citadelle de l’impérialisme; pour le parti Baath, c’est la base (al-qa’ida) de l’impérialisme, le moyen que ce dernier utilise pour se maintenir dans la région. Les progressistes arabes définiront l’ennemi comme étant à la fois l’impérialisme, le sionisme et la réaction arabe. Il suffit de reprendre le discours israélien lui-même pour trouver des éléments justificatifs.

Si, comme on le fait souvent, on inverse l’ordre des facteurs, on reconnaît que le sionisme est un acteur distinct de celui de l’impérialisme, et on en vient à dire que c’est le sionisme qui contrôle la politique des pays occidentaux par le biais de la presse et des lobbys. On entre alors dans la problématique des complots et cela explique le grand succès dans les mondes arabe et musulman des Protocoles des sages de Sion.

Originellement, le sionisme se présentait comme la solution pragmatique à la question juive européenne, c’est-à-dire à l’anomalie que constituaient les masses juives d’Europe centrale et orientale. Chaïm Weizmann, premier président de l’État d’Israël, expliquait publiquement que le sionisme détournait les juifs de la tentation dangereuse de la révolution destructrice. Pour Ben Gourion, au début des années 1930, le succès historique du sionisme était d’avoir transformé la question juive en problème arabe.
La destruction des juifs d’Europe donne une nouvelle fondation au projet sioniste en soulignant tragiquement l’existence d’un peuple juif. La réparation morale de la Shoah –catastrophe en hébreu- passe par un soutien inébranlable à la cause de l’État juif. Au fur et à mesure que la commémoration de l’Holocauste prend de l’ampleur, son interaction avec la cause israélienne s’intensifie. Pour les radicaux, les Arabes en général et les Palestiniens en particulier sont les nazis d’aujourd’hui. Cette obsession va jusqu’à imprégner le discours intérieur israélien. Peu avant son assassinat, Yitzhak Rabin sera traité de nazi par la droite israélienne.

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Un renard du désert, réserve naturelle de l’Arava

La réplique des Palestiniens part de leur propre catastrophe, la Nakba de 1948, pour s’articuler sur le fait qu’ils sont victimes des victimes. Mais certains juifs des pays arabes expulsés à cause du conflit se posent alors en victimes des victimes des victimes. La prégnance de la référence à la Shoah fait que les violences commises par les deux camps seront immédiatement taxées de nazisme, devenu la forme du mal absolu hors de tout contexte historique et géographique.

Cependant, les discours, au moins universitaires, sont plus mesurés. L’historiographie israélienne, celle des nouveaux historiens, a pu, dans une perspective positiviste, remettre en cause la mythologie historique israélienne, en particulier pour 1947-1949. L’historiographie palestinienne est très critique du comportement des élites dans l’histoire du mouvement national. Les ouvrages les mieux documentés contestant Arafat viennent de différents auteurs palestiniens écrivant en anglais ou en arabe.

En janvier 2001, lors de la conférence de Taba, la question du récit historique a pour la première fois été objet de négociations. Selon le compte-rendu du représentant européen Miguel Moratinos:

La partie israélienne a présenté un projet de narration commune au sujet de la tragédie des réfugiés palestiniens. Il a été examiné par la partie palestinienne, et des progrès ont été accomplis, bien qu’aucun accord n’ait été conclu.

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Massada

Reste la question philosophique essentielle: le présent est-il victime des conflits de passés qui ne passent pas ou bien le passé est-il pris en otage par les conflits du présent? C’est ce second terme qui me paraît caractéristique de la question de la Palestine.

Henri Laurens