Nous imposons la dichotomie continu/discret à notre appréhension de la nature, mais il n’y a aucune raison pour que la nature obéisse

Déjà la nuit en son parc amassait
Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et, pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait …

Joachim Du Bellay, l’Olive, 1549

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Par une belle nuit d’hiver, en montagne, loin des lumières de la ville, tournez votre regard vers le ciel. Repérez le grand carré de Pégase, et les quelques étoiles d’Andromède qui forment comme la queue de ce gigantesque cerf-volant. Au-dessus de la seconde (à partir du coin), une, puis une seconde étoile plus faible. Vous y êtes, regardez bien: distinguez-vous cette lueur blanchâtre? On sait qu’il vaut mieux regarder juste à côté pour profiter de la sensibilité maximale aux faible intensités lumineuses de vos bâtonnets rétiniens.

Cet objet céleste n’est pas une étoile, des jumelles vous en convaincront en vous montrant plus nettement encore une forme allongée, de luminosité continue, une « nébuleuse », comme on disait autrefois. Dès le dix-septième siècle, les astronomes dressèrent des catalogues de ces nombreuses nébuleuses que leurs lunettes révélaient -celle d’Andromède est connue comme M 31, d’après le catalogue de Messier (1771). Ainsi donc, le ciel lointain présente-t-il à la fois des points lumineux discrets et des zones lumineuses étendues. Mais à y regarder de plus près, cette belle dichotomie se brouille.

La nébuleuse d’Andromède, vue dans un instrument plus puissant, montre, au lieu d’une tache continue, un fourmillement de points lumineux, et apparaît comme un gigantesque rassemblement d’étoiles: une galaxie, disons-nous aujourd’hui. Car déjà, aux aurores de la science moderne, Galilée, tournant en 1610 sa toute fraîche lunette vers la Voie lactée, la Galaxie, avait résolu ce mythologique fleuve de lait céleste en une multitude de lointaines et nouvelles étoiles.

Il écrivait, dans Le Messager des étoiles:

Ce que nous avons observé, c’est l’essence ou la matière de la Voie lactée elle même; grâce à la Lunette on peut si bien lever son regard sur elle que toutes les disputes qui ont pendant tant de siècles torturé les Philosophes sont détruites par l’évidence de la perception, et que nous voilà libérés de discussions verbeuses.

La Galaxie n’est, en effet, rien d’autre qu’un amas d’Étoiles innombrables regroupées en petits tas: quelle que soit, en effet, la région vers laquelle on dirige la Lunette, aussitôt une immense foule d’Étoiles s’offre à la vue, dont plusieurs semblent assez grandes et bien visibles; mais une multitude de très petites Étoiles se soustrait absolument à l’exploration. Or … ce n’est pas seulement dans la Galaxie que s’offre au regard cette brillance laiteuse, semblable à une nuée blanchissante …

Ces Nébuleuses sont des troupeaux de petites Étoiles semées de manière admirable. Tandis que chacune d’entre elles, à cause de sa petitesse ou de son grand éloignement de nous, échappe à l’acuité de notre regard, de l’union de leurs rayons surgit cette blanche clarté que l’on a prise jusqu’à maintenant pour une partie plus dense du Ciel …

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Mais toutes les nébuleuses des astronomes anciens ne sont pas des galaxies, tant s’en faut! Certaines, plus proches, résidant dans notre Galaxie, ont une nature plus conforme à leur vaporeuse apparence, et sont de gigantesques nuages de gaz, souvent en voie de condensation, destinés à donner naissance à une nouvelle étoile -à moins qu’ils ne résultent de l’explosion d’une étoile, dispersant ainsi sa matière dans l’espace. Car les étoiles ne sont pas des points lumineux discrets, clous d’or plantés sur la voûte céleste, mais des masses de gaz concentrées, en tout cas continues, ou plutôt contiguës, et aux limites d’ailleurs moins tranchées qu’il n’y paraît.

Les apparences sensibles nous contraignent, dirait-on, à accepter d’emblée la dualité du contigu et du discret. Comment percevoir le monde autrement que formé d’objets séparés et individualisés: les cailloux au chemin, les grains de blé, les étoiles du ciel, faits chacun d’une substance étendue et continue, la pierre, le froment, le feu. La suspicion vient pourtant très tôt que cette continuité de la matière pourrait être une pure apparence: si le grain en quantité se mesure comme un liquide, et si une foule coule comme un fleuve, ne se pourrait-il que les fluides apparemment les plus homogènes soient faits d’infimes éléments discrets? C’est l’hypothèse atomique des Anciens. Sa fonction première est de conjurer le vertige de l’infini que provoque la conception opposée d’une homogénéité absolue, entraînant une divisibilité sans fin, et menaçant le réel d’une véritable dissolution par perte d’échelle. Lucrèce formule ainsi l’hypothèse atomique comme une exigence logique:

… Si l’on n’admet pas dans la nature un dernier terme de petitesse, les corps les plus petits seront composés d’une infinité de parties, puisque chaque moitié de moitié aura toujours une moitié, et cela à l’infini. Quelle différence y aurait-il alors entre l’univers même et le plus petit corps? On n’en pourrait point établir; car si infiniment étendu qu’on suppose l’univers, les corps les plus petits seraient eux aussi composés d’une infinité de parties.
La droite raison se révolte contre cette conséquence et n’admet pas que l’esprit y adhère; aussi faut-il t’avouer vaincu et reconnaître qu’il existe des particules irréductibles à toute division et qui vont jusqu’au dernier degré de la petitesse.

Mais l’évacuation du continu au profit du discret, si elle résout de sérieux problèmes conceptuels, en pose finalement d’autres, aussi redoutables. Admettons que la matière est faite d’atomes du dernier degré de petitesse, ce qui élimine la divisibilité infinie et son vertige. La diversité des choses doit alors s’interpréter par la combinatoire d’un nombre donné et limité de types d’atomes différents -quatre s’il s’agit des éléments anciens, une centaine pour les atomes de la chimie moderne.

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Dans la conception traditionnelle de la matière, il faut donc bien que les atomes n’aient pas tous les mêmes traits, ni n’affectent tous une même forme (Lucrèce), car telles sont les seules qualités par lesquelles ils peuvent se distinguer. Les atomes, pour être différents, doivent ainsi posséder une forme, donc une certaine extension, et se pose alors la question de leur constitution, de leur substance, et donc à nouveau de la divisibilité de la matière à cette nouvelle échelle.

En outre, dans la conception atomique, l’énigme du continu ne resurgit pas seulement au cœur des atomes, mais aussi entre eux. Leurs combinaisons en effet ne répondent manifestement pas à des nécessités purement locales, dues à leurs seuls chocs et contacts aléatoires. L’extension des corps macroscopiques et leur croissance (par exemple, celle des cristaux), comme leurs actions mutuelles à distance, montrent que l’espace entre les atomes, même baptisé vide comme le fait Lucrèce, ne peut être pensé sur le mode du manque absolu de propriétés, puisque aussi bien il est le siège d’une intense activité! D’abord, l’espace, lui, est nécessairement continu, pour permettre le mouvement des atomes de proche en proche en son sein; il est de plus apte à influencer ce mouvement, donc doté de propriétés spécifiques. C’est pourquoi ce « vide » devient souvent un « plein », par exemple, chez Descartes dont les tourbillons réintroduisent une substance fluidique continue entre les corps séparés, reconstituant ainsi la nécessaire contiguïté du tissu de l’univers matériel. Faute de pouvoir se débarrasser du contigu, la physique, lorsqu’elle prendra forme es qualité au dix-neuvième siècle, l’anoblira alors jusqu’à en faire l’essence de l’une de ses catégories fondamentales.

La physique classique accepte le dualisme, et l’installe au centre de sa structure théorique. Avant toute affirmation sur la nature concrète de telle substance ou de tel phénomène, elle fonde sa description du monde sur la coexistence et le jeu de deux types d’entités conceptuelles. Tout d’abord, les corpuscules, particules ou, mieux encore, « points matériels », sont une idéalisation extrême des objets compacts, localisés et dénombrables que nous offre le réel perçu par nos sens -cailloux, grains, billes.

Dans le processus d’abstraction qui donne naissance au concept de corpuscule classique, l’extension spatiale limitée des objets physiques se voit réduite au strict minimum: un point géométrique, sans dimensions. L’état physique d’un tel point matériel est entièrement décrit par la donnée, à un instant donné, de sa position (un point de l’espace) et de sa vitesse (un vecteur). Son évolution temporelle est réduite à la description d’une trajectoire, trace cursive dans l’espace. La mécanique classique, fondée par Newton, nous indique que cette trajectoire est fixée infinitésimalement par le taux de variation de la vitesse, lequel est déterminé par la force qui agit localement et instantanément sur le corpuscule. Des propriétés physiques diverses qui caractérisent la matérialité des objets réels, on ne retient d’abord pour caractériser un point matériel que l’inertie. Le « coefficient d’inertie » n’est autre que la masse du point, et mesure sa plus ou moins grande propension à accélérer, c’est-à-dire à modifier son état de mouvement, sous l’action d’une force donnée. La force une fois connue, déterminer la trajectoire du point n’est plus affaire que de calcul différentiel. Quant à la nature et à la réalité de ces forces, c’est le point de butée de la conception newtonienne, qui laisse la question ouverte –Hypothesis non fingo, autrement dit: Je ne fais pas semblant de savoir!, dixit Newton.

C’est précisément pour apporter une réponse à la question des forces, de leur action à distance, que le second concept de la théorie classique, celui de champ, a émergé. Nous sommes accoutumés à voir se déplacer au sein d’un milieu matériel des perturbations, modifications locales de la structure du milieu (par exemple, de sa densité) qui se propagent de proche en proche: ainsi des vagues à la surface de l’eau, ou du son dans l’air. Dès la fin du dix-huitième siècle, une formalisation mathématique cohérente et générale de la propagation des ondes rendait compte de tous ces phénomènes en ne retenant du milieu que la vitesse de propagation assignée aux ondes par sa nature, mais en oubliant le détail de sa constitution.

ngc Au départ, la contiguïté de la notion d’onde, qui décrit un état du milieu en chacun de ses points, ne doit pas faire illusion: il ne s’agit que d’une description macroscopique qui fait l’économie d’une description détaillée des mouvements des corpuscules constituant le fluide. L’action à distance semble avoir disparu d’une telle formulation: lorsqu’un air de flûte vient nous émouvoir, c’est que le souffle du flûtiste met en mouvement l’air, d’abord dans son instrument puis alentour, et cette vibration se propage de proche en proche avec une vitesse finie jusqu’à nos oreilles. Mais l’air, milieu de propagation, est censé être constitué de molécules discrètes et séparées, qui agissent tour à tour l’une sur l’autre  par ces forces justement que nous pouvons oublier quand nous voyons les choses de loin.

et oubli, non, cet aveuglement consenti sur la nature discrète du milieu, va être fécond: la généralité et la puissance de la théorie ondulatoire vont, au long du dix-neuvième siècle, conférer à la notion de champ une autonomie conceptuelle qui va lui permettre de s’installer en force dans le domaine nouveau de la lumière, et, plus généralement, de l’électromagnétisme. Ici pourtant, la nature des « corpuscules » soumis aux actions électriques et magnétiques et censés constituer le milieu de propagation, est totalement inconnue a priori. On peut au moins baptiser ce milieu; ce sera l’éther. Loin que la théorie ondulatoire apparaisse comme une phénoménologie continue secondaire à la considération des actions directes entre les corpuscules du milieu (comme dans le cas de l’acoustique), elle s’impose ici parce que nous ignorons la matérialité discrète sous-jacente de ce milieu.

De fait, cet éther doit avoir des caractéristiques bien étranges: d’une part, la lumière s’y propage avec une vitesse si considérable (les fameux 300 000 km/s) que ce milieu doit être considéré comme loi rigide (ses corpuscules doivent être très étroitement couplés pour réagir avec rapidité aux déplacements les uns des autres); d’autre part, puisque la lumière se propage dans les enceintes vidées de tout gaz usuel, ou dans l’espace intersidéral, ce milieu doit être très fluide, de façon à passer au travers de toute matière commune. Une exceptionnelle rigidité alliée à une extrême fluidité, voilà qui rend bien difficile la conception de modèles mécaniques, c’est-à-dire corpusculaires et donc discrets, de l’éther. Aussi bien, vers le second tiers du dix-neuvième siècle, Maxwell lui-même, qui donne le jour à la théorie du champ électromagnétique sous sa forme complète, tout en insistant sur la nécessité des modèles mécaniques, les laisse progressivement passer à l’arrière-plan des développements de sa théorie dont le formalisme élégant et fécond prend le pas sur les hypothétiques et complexes mécanismes sous-jacents.

Parmi les prédictions de la théorie maxwellienne de l’électromagnétisme, la plus frappante est justement l’existence d’ondes se propageant à la vitesse de la lumière, dont on comprend alors qu’elle ne constitue qu’une instance particulière de ces ondes. Le caractère ondulatoire de la lumière vient à point nommé rendre compte des phénomènes d’interférences et de diffraction observés tout au long du dix-neuvième siècle, et qui résultent de la superposition des champs émis par plusieurs sources spatiales séparées. Autant dire que le caractère spatial étendu de la notion de champ est ici crucial, et que ces phénomènes ne sont guère compatibles avec une conception corpusculaire de l’électromagnétisme.

Mais s’il s’agit d’ondes, dans quoi se propagent-elles? La vitesse des ondes étant bien déterminée par la théorie maxwellienne, l’existence d’un milieu, l’éther, semble s’imposer -tout comme l’air pour le son, dont la vitesse n’est fixée que par rapport à ce milieu de propagation. C’est à ce stade pourtant que l’éther va subir le coup de grâce. Car si l’éther existe bien comme milieu de propagation des ondes électromagnétiques, alors le mouvement en son sein de l’émetteur ou du récepteur des ondes doit pouvoir être mis en évidence, par exemple, le mouvement de la Terre par rapport à l’éther interstellaire.

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Nombre d’expériences, dont les plus connues sont celles de Michelson et Morley à la fin du siècle, échouent à détecter ce mouvement. Cette déconvenue oblige les physiciens à compliquer encore leur conception de l’éther. Le nœud gordien va être tranché par Einstein qui va réformer l’espace-temps lui-même; sa nouvelle relativité permet l’existence d’une vitesse invariante, indépendante du mouvement relatif de l’émetteur et du récepteur de la lumière (puisque c’est d’elle qu’il s’agit). Le paradoxe désormais résolu au niveau le plus profond, il devient inutile de charger l’éther d’étranges propriétés spatio-temporelles, et superflu même de le convoquer pour rendre compte d’une propagation qui s’effectue tout simplement dans le vide.
C’est le champ (électromagnétique) qui se propage -le champ tel qu’en lui-même, et non plus comme perturbation de l’éther. Et voilà comment l’idée de champ prend, dans la conception du monde des physiciens, une existence propre -en tout cas pour les champs fondamentaux, tel le champ électromagnétique, qui, contrairement au champ acoustique, n’est plus pensé comme traduisant une complexe réalité sous-jacente.
Conçu comme idéalité mathématique, le champ devient en même temps un être physique; son statut épistémologique, à cet égard, ne diffère plus guère de celui du point matériel. C’est le grand retour du contigu: un champ est un objet continu et étendu, défini en tout point de l’espace, et s’y propageant globalement. Il n’a ni forme ni figure propre, et sa configuration est donnée par ses conditions aux limites. Et surtout: un champ (fondamental) n’a pas de support, pas de milieu de propagation, il existe par lui-même, dans le vide spatial.

L’électromagnétisme fournit le modèle achevé du dualisme classique. Il suppose l’existence de deux entités de base: des corpuscules électriques, points matériels de la mécanique, discrets et localisés, et un champ électromagnétique, continu et étendu. Les particules sont dotées, outre leur masse, d’une charge électrique qui mesure l’intensité avec laquelle elles interagissent avec le champ. Tout phénomène électromagnétique se décrit alors en le décomposant en trois phases:

-Les particules engendrent (localement) le champ
-Le champ se propage (de proche en proche) dans l’espace
-Le champ agit (localement) sur les particules.

Au mécanisme d’action à distance se substitue ainsi une séquence d’actions et de propagations purement locales. C’est par l’intermédiaire du champ, messager de l’interaction, que les particules agissent l’une sur l’autre. Ce schéma possède une double vertu, conceptuelle: éliminer l’action à distance et ses difficultés, et pratique: la décomposition en trois étapes du problème, correspondant à autant d’étapes mathématiques, simplifie et rend possible le traitement de situations physiques assez complexes. Une telle théorie ondulatoire/particulaire (contiguë/discrète) rend compte aussi bien de l’électromagnétisme que de la gravitation, où s’était posé d’emblée le problème de l’action à distance: si la Lune subit une force exercée sur elle par la Terre pourtant éloignée de près de 400 000 km, ce n’est pas en vertu d’une mystérieuse sympathie transspatiale, mais parce que le champ gravitationnel engendré par la Terre, se propageant librement dans l’espace, vient agir sur la Lune (et réciproquement).

La découverte qu’il faut attribuer aux champs de véritables propriétés physiques dynamiques achèvera de leur conférer un statut ontologique positif, une réalité quasi substantielle; plus précisément, les champs, tout comme les particules, doivent être dotés d’énergie, de quantité de mouvement, en bref, de ces grandeurs physiques fondamentales qui obéissent aux grandes lois de conservation. La logique est imparable: si l’action mutuelle entre deux particules n’est pas immédiate et trans-spatiale, mais s’opère par l’entremise d’un champ médiateur, alors les transferts d’énergie qui caractérisent cette interaction doivent être véhiculés par le champ.

Nuit-étoilée-sur-le-RhôneEffectivement, l’approfondissement de la théorie maxwellienne conduit bien à reconnaître dans l’espace où se propage le champ une densité volumique d’énergie (ainsi que de quantité de mouvement et de moment angulaire).

C’est l’examen d’une autre dichotomie que l’on pourrait entreprendre ici, celle du plein et du vide. Peut-être finalement, la Nature a-t-elle vraiment horreur du vide! Chaque fois en tout cas que nous croyons l’atteindre, un nouvel être physique se découvre qui s’empresse de le remplir: le gaz au dix-septième siècle, le champ (classique) au dix-neuvième, et aujourd’hui son avatar quantique, dont les fluctuations spontanées dotent le vide de propriétés dynamiques même en l’absence de sources matérielles …

Au moment même où triomphait la conception dualiste de la théorie classique du rayonnement (particules chargées/champ électromagnétique), elle rencontrait ses limites. Le rayonnement thermique (dit du corps noir), comme les spectres atomiques ou l’effet photoélectrique allaient exiger, au début de ce siècle, le dépassement des deux concepts d’onde et de particule, double pilier de la physique classique. Ces trois phénomènes apportaient le même message: il y a du discontinu dans l’électromagnétisme!
L’énergie y est quantifiée, discrétisée. L’agent de l’électromagnétisme n’y est pas ce champ, par nature (conceptuelle) continu, mais possède une granularité essentielle; ses quanta seront plus tard baptisés photons.

Cette nouvelle révolution ne peut cependant être un pur et simple retour en arrière, vers une théorie simplement particulaire de la lumière, prohibée par les phénomènes de superposition (interférences et diffraction) qui justifient le recours naturel à une théorie ondulatoire. On pressent qu’il va falloir transcender le dualisme onde/particule et penser le rapport continu/discret sur un mode plus dialectique que dichotomique.
Une vingtaine d’années plus tard, alors que la théorie quantique achève sa gestation, c’est au tour des corpuscules chargés, les électrons, de révéler une nature plus ambivalente qu’on l’imaginait jusque-là. Ils exhibent en effet, eux aussi, des comportements interférentiels ou diffractifs, et manifestent ainsi un aspect continu de leur nature qui nous avait échappé jusque-là. Le choc de cette double révélation sera quelque peu atténué par la réalisation qu’au dualisme classique antérieur succède maintenant un monisme de bon aloi. Comme le dit un peu brutalement Feynman: Les objets quantiques sont dingues, mais au moins ils le sont tous de la même façon!

La rapide mise au point du formalisme de la théorie quantique et les impressionnants succès de sa mise en œuvre en physique des atomes, des molécules, des solides, puis des noyaux, occulteront quelque peu, après les années 30, la réflexion épistémologique. L’exégèse aussi bien que la vulgarisation se contenteront longtemps de formules toutes faites, invoquant la dualité onde/corpuscule pour rendre compte de l’étrange nature des objets quantiques, les considérant comme ‘ » la fois ondes et corpuscules »‘, ou bien « tantôt ondes, tantôt corpuscules » …
Nous pouvons aujourd’hui tranquillement reconnaître que ces objets ne sont en réalité ni ondes ni particules. Aux deux idéalités que constituent la notion de champ et celle de particule, il faut donc en substituer une nouvelle, qui mérite un nom propre: on parlera donc de « quantons », appellation générique d’une classe d’objets dont électrons, photons, neutrons, etc., sont autant d’instances.

Par-delà le mot, c’est l’idée de quanton qui nous intéresse, en particulier au point de vue de l’alternative continu/discret. Les quantons relèvent du discret, on l’a vu, en ceci qu’ils peuvent se compter, au moyen des entiers naturels: on peut spécifier le nombre d’électrons dans un atome, et (même si cela est plus difficile) de photons dans un faisceau laser. Pourtant, les uns comme les autres manifestent des possibilités d’interférences, de superposition, et relèvent donc du continu!

Pas de contradiction si l’on veut bien considérer, et c’est là toute la leçon quantique, qu’il n’y a pas ici une, mais deux alternatives continu/discret, selon que l’on s’intéresse au nombre ou à l’étendue (spatiale); la vision classique, à tort, tient pour solidaires ces deux dichotomies et les identifie. Le champ (classique) certes est continu sous les deux aspects, et la particule (classique) discrète sous les deux aspects; mais le quanton possède un caractère discret du point de vue du nombre, et continu du point de vue de l’étendue.

Image enregistrée avec les ajustements appliqués.

On comprend mieux dès lors les deux apparences partielles que peut montrer un quanton: si, dans une circonstance expérimentale donnée, le caractère discret de son nombre est prépondérant et secondaire le caractère continu de son étendue, il pourra être décrit de façon approximative, mais satisfaisante, comme une particule. Si, à l’inverse, c’est le caractère continu de son étendue qui prime et le caractère discret de son nombre que l’on peut négliger, il pourra être décrit de façon approximative, mais satisfaisante, comme une onde; ce dernier cas se présente en particulier pour des systèmes d’un très grand nombre de quantons, où une description continue est raisonnable, tout comme celle qui assimile un écoulement de sable ou de grains à un fluide continu.

Mais en tout état de cause, les quantons sont, par nature, des objets spatialement étendus. La difficulté mentale à réconcilier ce caractère avec leur numéricité discrète amène à le caractériser souvent de façon négative; on parlera ainsi de la non-localité des quantons -par opposition, bien sûr, avec la localité des particules classiques. Il serait sans doute préférable d’aider à apprivoiser la difficulté épistémologique en adoptant une terminologie plus positive et plus intrinsèque. On pourrait ainsi parler de l’ubiquité spatiale des quantons, ou, si l’on voulait un terme neuf et spécifique, de leur pantopie. Il faut par ailleurs ajouter que le caractère continu des quantons ne se limite pas à leur extension spatiale au sens strict, c’est-à-dire à leur position. Il vaut également pour toutes les grandeurs physiques liées à la spatialité, comme la vitesse, par exemple. Ainsi, alors que, pour les particules classiques, les propriétés physiques, qu’il s’agisse de la position, de la vitesse, de l’énergie, etc…, prennent des valeurs numériques uniques et bien déterminées (cas extrême de discrétisation!), les propriétés physiques d’un quanton dans un état quelconque sont caractérisées par des spectres de valeurs numériques, ensembles souvent continus, au moins pour partie. Ce sont justement les extensions de ces spectres, ou bandes numériques, qui font l’objet des fameuses inégalités de Heisenberg.

Tournons à nouveau notre regard vers la nébuleuse d’Andromède, et effectuons par la pensée un zoom avant. Voici que la luminosité elliptique continue se résout en un semis en spirale de points lumineux. Continuons à nous rapprocher: plutôt que des points séparés, c’est maintenant une masse gigantesque et continue de gaz tourbillonnants qui constitue la galaxie, dont les étoiles ne sont que des concentrations plus denses et plus brillantes, mais que l’on ne saurait séparer du tissu diffus, dont elles émergent et auquel elles retournent en y dissipant leur matière.

Encore plus près: voilà que ce gaz perd sa continuité et se présente comme une collection d’atomes individuels et localisés. Et voici maintenant, au cœur des atomes eux-mêmes, que se brouille l’alternance des apparences discrètes et continues. Loin de notre expérience commune, l’étude de la Nature nous contraint à relativiser la validité de nos abstractions coutumières, et à admettre que si nous ne pouvons guère éviter d’imposer, en première approximation, la dichotomie continu/discret à notre appréhension du monde, il n’y a aucune raison pour qu’il obéisse.

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Jean-Marc Levy-Leblond

Hubble, amas stellaires, parfois très lointains

Horloge astronomique de la primatiale Saint-Jean de Lyon, XIVe siècle

Vincent Van Gogh