Il n’y a d’autre morale que celle de l’intolérable

Mais qui était Foucault avant qu’il ne devienne Foucault, avant son Histoire de la folie (1961)? Issu d’un milieu bourgeois (né à Poitiers en 1926 d’une famille de médecins), c’est un brillant élève à qui tout réussit: agrégation de philosophie, entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Cette période est néanmoins marquée par des épisodes dépressifs et un sentiment de mal-être.
Le jeune Foucault trace son chemin entre un goût prononcé pour l’histoire et une passion pour la philosophie. Il connaît très bien les sciences humaines de son temps (surtout la psychologie), qu’il interrogera, enseignera un temps, et critiquera toujours. Il lit beaucoup, beaucoup de philosophie, d’histoire et de littérature. Il a des maîtres, références prestigieuses: Jean Hyppolite, grand spécialiste de Hegel, Georges Dumézil, immense érudit et lecteur des mythes indo-européens, Georges Canguilhem qui domine la pensée des sciences du vivant et s’est doté d’une épistémologie historique originale.
A quoi sert un intellectuel public? Foucault aurait pu répondre: à faire remonter ces voix que personne ne veut ni ne peut entendre, pour faire valoir ces existences que, tous voulaient oublier. Voix étouffées par le pouvoir ou l’institution, noyées par le consensus et la pensée commune. Voix des marges et des résistances. Parce que ce sont toujours les mêmes qui parlent, les mêmes qu’on écoute.
Il y eut donc, chez Foucault cet étrange projet: à partir des archives, exhumer des existences minuscules et dévoyées, révoltées et sauvages. Histoire d’Herculine Barbin à qui l’on demande de choisir son sexe, histoire de Pierre Rivière, casse-tête de la psychiatrie naissante, récits de vies désordonnées dans les lettres de cachet… Histoires écrites à la première ou à la troisième personne. A chaque fois, elles se laissent entendre à partir du choc qui les oppose aux pouvoirs, aux demandes de la police, de la justice, de la médecine. C’est à partir de là seulement que parlent ces voix infâmes, pour laisser valoir ce qui, irréductiblement, échappe aux partages qu’on veut leur imposer (homme ou femme? dément ou conscient?): purs éclats d’existence.
Il a révolutionné l’histoire; il cherchait, comme il aimait à le dire, à faire trembler le sol sous nos pas. Par sa pensée, Michel Foucault n’a eu de cesse de questionner notre présent, d’en explorer les failles, d’en cartographier les silences. De l’Histoire de la folie (Plon, 1961) au Souci de soi (Gallimard, 1984), ses travaux dessinent une œuvre singulière, une ligne entre la philosophie, l’histoire et la littérature. Aujourd’hui encore, vingt ans après sa disparition, Michel Foucault nourrit notre actualité.

07_revolteLa médecine, avant d’être une science, est pour Foucault un regard et un pouvoir portés sur nos corps. En 1963, dans Naissance de la clinique, il comprend la médecine clinique moderne comme une certaine rencontre historique du regard et de la parole sous la lumière de la mort. Plus tard, dans les années soixante-dix, la médecine est analysée dans son rapport à la bio-politique: contrôle de l’existence corporelle des individus, contrôle de l’homme comme espèce biologique. L’organisation de l’hôpital moderne permet l’expérimentation d’un pouvoir disciplinaire. La médecine est réfléchie comme la principale instance de diffusion des normes. Elle n’a plus comme rôle essentiel de soigner et de soulager la souffrance. Sa principale fonction est de nous rendre toujours plus normaux, de faire de nous des aliénés de la normalité. La médecine fait autre chose que simplement combattre la maladie. Elle propose et impose des normes de santé et de vie.
Pour Michel Foucault, l’énigme à interroger n’est pas tant la folie que notre rapport à elle. Pourquoi en avoir fait une maladie mentale? Étrange jeu de captures: on emprisonne la folie dans un objectivisme médical, mais c’est elle finale¬ment qui nous captive, puisque c’est dans le délire du fou que nous interrogeons notre vérité d’homme normal. Ce n’est pas toujours ainsi qu’elle a été réfléchie par les cultures: menace cosmique pour la Renaissance, pur partage de l’Être et du Non-Être, du Jour et de la Nuit pour l’âge classique. Foucault dit: la folie est absence d’œuvre. Voulait-il dire que les fous sont toujours un peu poètes et les poètes toujours un peu fous? Non, puisqu’il place l’œuvre et la folie sous le signe de l’exclusion mutuelle. Mais ce n’est pas négation. L’absence d’œuvre est le cœur vibrant de l’expérience créatrice: ce vide qui est tout à la fois pour la parole, l’écriture ou la création, possibilité de respiration, ressource infinie mais en même temps menace et danger de mort.
La littérature désigne pour Foucault une expérience, une aventure du langage qui inquiète. Qu’il s’agisse de Raymond Roussel jouant aux dés avec les mots et se les donnant comme vignettes pour composer des tableaux improbables; ou du bruit et de la fureur de l’encyclopédie de Brisset: ses mots s’ouvrent comme des coquilles faisant voir des scènes archaïques, entendre des cris mugis du fond des temps; ou encore de l’écriture mate de Blanchot, de la parole déchirée de Bataille, du langage éclaté d’Artaud …

ndkqa56pGeorges Bataille

Foucault trouve finalement dans cette littérature de quoi rompre avec les philosophies de l’existence et de la subjectivité, toutes ces postures intellectuelles qui veulent retrouver partout de l’humain et du sens.
Ce que dit le langage quand il parle dans la littérature n’est pas humain. Matérialité brute des mots contre quoi l’esprit cogne, vertige de l’auto-référentialité de la parole (il dit qu’il dit qu’il dit…), souveraineté du langage anonyme, du On parle, quelqu’un a dit … : le sujet-auteur est un frêle esquif dans la tempête.

Il n’y a d’autre morale que celle de l’intolérable.

A la posture intellectuelle classique des grandes affirmations généreuses et des promesses de lendemains qui chantent, il a toujours préféré la critique de situations actuelles et la construction de savoirs localisés pouvant servir aux luttes concrètes. Dénoncer l’inacceptable, plutôt que promettre les grandes libérations. S’indigner plutôt que prophétiser. Ses engagements portent la trace de cette éthique: aux côtés des prisonniers, pour leur donner la parole; avec Jean-Paul Sartre, pour s’élever contre les actes racistes; avec Simone Signoret et Yves Montand pour dénoncer le pouvoir de Franco.
Partout où un individu est l’objet de sévices, de tortures, il faut s’insurger. Partout où un individu se soulève contre un pouvoir abusif, se révolte contre une autorité supérieure, il faut le respecter. Cette éthique explique son engagement en Espagne, en Pologne, en Iran. Aucune logique supérieure, militaire, historique ou politique, ne saurait ici prévaloir, d’autant plus qu’elles ne servent qu’à ça: justifier l’injustifiable.