2 L’oikéiôsis est un fitness, et c’est un plaisir

Descartes est bien loin de partir d’une position de principe anthropocentriste et négative à l’endroit de l’animal. Le rejet des causes finales hors de la science interdit que la question soit même posée de savoir ce qui est plus digne, de l’homme ou de l’animal, pour qui le monde a été fait, et qui a droit à la royauté sur le monde.

Dans ses lettres à Chanut et à la Princesse Élisabeth, Descartes donne aussi un sens moral à ce refus. La question pour Descartes n’est pas une question de principe: elle est une question de fait: de par sa nature, elle relève de la physique et ne peut être résolue que par une sémiologie complexe du comportement. Cette question n’est pas de savoir si l’animal accomplit ou non des actions rationnelles, mais de savoir si la raison qui préside aux actions de l’animal est bien la sienne, et non celle d’un agent externe. La machine apparaît à cet endroit, comme le type clair d’un faux agent, produisant des actions rationnelles sans les produire par soi. Seul celui qui sait lever l’illusion de spontanéité de l’automate est aussi capable de répondre à la question de la nature des animaux.

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Vincent Munier

De là découle un protocole élaboré d’expériences. Celui-ci ne saurait s’appuyer sur les seules actions réussies de l’animal, mais bien plutôt sur la cohérence globale entre les actions réussies et les actions ratées. Là se trouve le test décisif. L’animal manque ses actions d’une autre façon que l’homme: alors que l’homme réussit plus ou moins ses actions, témoignant par là agir selon une raison imparfaite, mais universelle, l’animal soit les réussit totalement soit les rate totalement, témoignant par là agir selon une raison parfaite mais spécialisée.

Il est vrai que notre approche de l’animal n’est seulement scientifique, mais aussi, et peut-être principalement symbolique: l’homme n’est pas une bête, mais il est celui qui se réfléchit dans les bêtes, pour construire pour ainsi dire sa propre animalité. Cette relation symbolique que nous entretenons à l’animal est sinon anthropocentriste, tout du moins anthropomorphique: on peut dire en ce sens qu’il n’y a d’animalité que de l’homme et que celle-ci est non une donnée naturelle et immédiate, mais le fruit d’une construction.

Il est impossible de réduire l’animal à une figure simple -comme par exemple celle de la nudité, de l’hébétude ou de la souffrance silencieuse. Une figure qui a été trop oubliée par la post-modernité est celle de l’oikéiôsis en son sens stoïcien: l’animal est saisi comme un être qui possède une forme d’intériorité, étant mû par une représentation de la normalité de sa constitution. Cette figure de l’animal offre une perspective pour l’homme bien différente de celle d’un Jakob von Uexküll, pour qui ce qui caractérise l’animal est son hébétude et sa captation par le milieu ambiant …

Thierry Gonthier