Le postulat fondamental de la psychologie est l’unité du moi et de la personne. Le retour à Freud souligne au contraire le décentrement du sujet

L’expérience analytique s’opère d’une investigation qui fait subir à l’idée d’homme (à un certain humanisme), plus qu’à l’homme lui-même, ce que Freud nomme une blessure narcissique.

Après l’humiliation cosmologique qu’infligea à l’homme la révolution copemicienne, lui montrant qu’il n’était plus maître du monde, on comprend aisément que l’être parlant aspire a minima à l’unité de sa personne. C’est ce que Roudinesco appelle le mauvais rêve du cogito, qui n’est rien d’autre que la tentative de combler le manque premier du sujet de n’être que l’effet du signifiant.
La psychologie n’est autre qu’un savoir sur la personne pensée comme unité coïncidant avec elle-même. Le moi est perçu dans ce cadre comme autonome. Pourtant la psychanalyse démontre que la personne comme unité n’est qu’illusion et qu’on ne peut plus penser le moi comme maître de céans, Ce dernier est bien plutôt un lieu imaginaire, un pur fantasme.

Le moi se construit par une série d’identifications spéculaires, comme le montre Lacan dans Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je. Ce stade est observable chez le petit enfant, et a été analysé par le psychologue Henri Wallon. Entre six et dix-huit mois l’enfant manifeste son allégresse devant sa propre image perçue dans un miroir. Sa jubilation vient d’une certaine anticipation que lui permet cette image: la forme vue au miroir lui offre un sentiment de maîtrise et de complétude, pourtant en discordance avec son ressenti intra-organique. Un ressenti de son propre corps vécu comme corps morcelé, dont il ne ressent pas encore l’unité. Cette image de lui-même le réjouit car elle vient contrecarrer, par le biais de l’imaginaire, son dénuement, sa dépendance quant à ses besoins et son environnement. L’image spéculaire donne un sentiment d’autonomie pourtant impossible du fait même de la prématuration propre à l’humain qui vient de naître. Cette image est donc la sienne, mais c’est aussi celle d’un autre. Il s’y identifie en s’y aliénant; il s’y saisit comme forme au prix d’en exclure son désir. Elle est le prototype de toute identification imaginaire, avec son versant inexorable d’ambivalence (amour, haine).

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Jacques Lacan en 1931

Le moi, comme instance, est donc cette image, cet objet éminemment narcissique où réapparaissent les pièges, les leurres et les illusions où tombera une psychologie à la recherche d’une instance supérieure fondatrice, fondatrice d’une prétendue synthèse de la personnalité. Cette instance, estimée supérieure, de synthèse et d’unité, censée être garante d’un rapport stable, c’est-à-dire non fantasmatique, aux autres et à la réalitté, n’a pourtant que la consistance, virtuelle, des contours d’une image. Lacan le dit sans détours: La seule fonction homogène de la conscience est dans la capture imaginaire du moi par son reflet spéculaire et dans la fonction de méconnaissance qui lui reste attachée.

Lacan souligne donc le caractère purement imaginaire du moi, auquel il oppose le sujet, qui trouve, lui, son véritable fondement dans la parole.

Une parole dont la fonction est indéfinissable hors du champ symbolique du langage. Au moi aliéné, Lacan oppose le Je, sujet divisé de l’inconscient. Devant le miroir, l’enfant n’est pas seul face à son image; il interroge l’autre présent ou absent sur ce qu’il voit et ce qu’il est. Cet autre qui n’est déjà plus le semblable, c’est l’Autre. Lacan définira cette instance comme altérité absolue. Il s’agit du lieu à partir duquel se pose pour l’enfant la question de son être, celle de son désir et de son destin. C’est un lieu tiers, qui a sa nécessité directement dans la structure.

L’imaginaire est pour Lacan l’ordre de tout ce à quoi le sujet s’identifie et en quoi il se rassemble: images, fantasmes, représentations, ressemblances et significations. Champ par excellence du Narcissisme, du corps comme image, de la fantaisie et des fantasmes, de tout ce qui est pour le sujet sa réalité en tant qu’il s’y retrouve, la partage et, pourrait-on dire, y ressemble. Défini à partir du miroir, c’est l’ordre du tout, de la capture par le leurre et du mirage. Lieu du petit autre, le semblable, l’alter ego qui toujours me vole mon image parce qu’il est moi. Ordre de la signification en ce qu’elle a de partagé et de reconnu, il est déterminé par le symbolique, tout en ayant une consistance formellement identique à lui.
Le symbolique est, quant à lui, le champ du langage. Préexistant, autonome et extérieur, il est pour le sujet son seul lieu naturel qui dénature toute appartenance au monde et toute harmonie avec lui. Il porte la parole dans sa dimension constituante du sujet, de pacte fondateur et d’appel en la foi de la parole donnée. Garant de la vérité, il est le lieu de la loi et de l’alliance que rappelle l’étymologie. C’est le concept de l’Autre, de l’altérité dans ses multiples sens: Autre scène du rêve, Autre sexe, Autre inconscient -l’inconscient, c’est le discours de l’Autre. Fondamentalement, le symbolique est le concept de l’unité du signifiant. Il y a, dans la langue, du discernable et le signifiant en est le nom.

Encyclopédia Universalis, article Jacques Lacan par Patrick Guyomard.

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Jean Hyppolite et Georges Canguilhem

La psychologie reste, elle, attachée au moi entendu comme unité synthétique de la personnalité, elle refuse de tenir compte du sujet divisé de l’inconscient. Elle focalise donc son attention sur ce qui est observable, principalement les comportements, prenant comme objet le sujet lui-même. Elle oublie ainsi qu’il n’y a pas un inconscient du sujet (petit homme dans l’homme), mais simplement un sujet de l’inconscient (fait du langage).

Georges Canguilhem fut le premier à dire que la santé est un objet hors du champ du savoir, un objet dont il n’y a pas de science à proprement parler -tout comme Aristote pouvait dire qu’il n’y avait pas de science du contingent. Cela a des conséquences pour la psychologie, puisque Canguilhem remet ainsi en question la notion même de santé mentale. Pour lui, la santé mentale n’existe tout simplement pas, il se demande donc à quoi peuvent réellement servir les psychologues, puisque la notion de guérison, lorsqu’il s’agit du psychique, pose question. La critique de Canguilhem comprend un autre versant: la psychologie aurait la prétention de rendre compte des processus en jeu dans les autres sciences, en prenant le sujet lui-même pour objet, ce qui est pour lui impossible. On ne peut isoler un sujet psychologique qui serait définissable indépendamment des observations faites sur lui. On rejoint ce qu’en physique quantique on appelle le principe d’incertitude de Heisenberg. On ne peut, dans le domaine microphysique, connaître à la fois la vitesse et la position d’une particule, à cause de l’interaction entre l’appareil de mesure et ce qui est mesuré. Ce que l’on appelle mesure est donc le résultat d’une interaction entre les appareils et les comportements réels des particules. Il en est de même pour une science qui voudrait prendre comme objet le sujet: elle n’arrivera pas à démêler ce qui vient du sujet qui observe et ce qui vient du sujet observé. Par ailleurs, le sujet qui observe est lui-même ce qu’il cherche à observer, un sujet; la condition d’objectivité qui suppose un sujet et un objet, clairement isolables l’un de l’autre, n’est donc pas donnée.

Toute psychologie est ainsi vaine si elle se construit sur le modèle d’une science objective. Cette discipline est porteuse du pire. Elle risque sans cesse de devenir, du fait même de sa situation épistémologique instable, une arme au service de la gestion des comportements humains, une technique de transformation des sujets en rats de laboratoire.