Les exécrables expériences de l’Abbé Erpénius

Il faisait terriblement calme et chaud. L’air paraissait vibrer au-dessus du buisson de l’autre côté de la route. Il était assis sur le talus, les pieds dans le fossé tout sec, les jambes ouvertes, sa soutane faisant sur ses cuisses une table noire où tombaient des brins de tabac. Son chapeau à côté de lui, l’abbé Erpénius roulait une cigarette.
Le long de la route, des ormes, dont certains marqués de rouge dans la blessure d’un éclat d’écorce. Condamnés à être abattus. Plus loin, de gros sapins, droits et noirs. La campagne était paisible, assoupie. Juste derrière lui, dans l’enclos de fil de fer barbelé, une vache blanche qu’il avait, avant de s’asseoir, observée un moment, mangeait doucement. Il pouvait entendre le bruit de sa bouche arrachant l’herbe et parfois sa queue chassant les mouches en un balancement frotté.
L’abbé Erpénius alluma sa cigarette et la fumée bleue monta entre ses doigts, toute droite. L’allumette acheva de se consumer dans l’herbe jaunie sans qu’un souffle ne vînt précipiter sa fin.

L’abbé Erpénius était grand, grave, taciturne, un peu effrayant. Ses mains et ses pieds étaient énormes, inquiétants, démesurés. Ses yeux sombres semblaient brûlants, dans un visage osseux, torturé, où la barbe forte apparaissait malgré le rasoir. Vicaire encore, à l’âge où d’autres ont une cure, il inspirait à ses paroissiens une crainte irréfléchie et se complaisait dans une renommée d’assez mauvais aloi qu’il entretenait à dessein par des propos sybillins et des allures étranges.
Sur le bord de la route, il méditait.

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Cela fait, il soupira, s’épongea le front de son mouchoir bleu, puis, de la pointe de son soulier poussiéreux, il saccagea délibérément une taupinière desséchée. S’étant levé enfin, lourdement, pour reprendre sa promenade, il posa le pied sur ce qu’il crut être une motte et, soudain, sursauta. Il venait d’avoir la désagréable impression de percevoir sous sa semelle le tressaillement d’une vie. Il se baissa et constata qu’il venait de marcher sur une bête.
Un crapaud tout poussiéreux, humblement tapi, difforme, obscur, se soulevant avec peine sur ses pattes torses, fort de son inertie, buté, tragique, douloureux, ignoble. L’abbé Erpénius se sentit immédiatement hostile et, prenant sur le talus une baguette perdue, il en appuya la pointe au dos grumeleux de l’animal. Celui-ci ploya sous l’effort, son ventre enflé et blanchâtre toucha le sol. Il était comme ramassé, sa grosse tête rentrée méchamment, ses paupières gonflées découvrant de gros yeux saillants, tristes et colériques à la fois. L’abbé Erpénius eut alors le sentiment de l’ardeur terrible, de l’impuissante rage qui grandissait sous ce crâne informe.
Machinalement, il augmenta sa pression. Du corps monstrueux, pustuleux, couvert de verrues, parut suinter une humeur laiteuse, une transpiration vénéneuse, infecte, impossible à toucher du doigt. Dégoûtant spectacle où le prêtre, obéissant malgré lui à un secret besoin de torturer, eut conscience un instant de s’attaquer au Mal lui-même. C’était une lutte inégale et silencieuse où l’homme à genoux à présent, sans souci de souiller sa soutane, observait de près sa victime menaçante dans sa tragique immobilité. Une odeur malsaine, haleine de marais, pourriture végétale, boue, se dégageait du crapaud gris et livide. Un liquide transparent, suintement interne ou urine, avait coulé à terre. Le crapaud ouvrit les paupières et regarda fixement son adversaire de ses gros yeux jaune et noir.
L’abbé Erpénius y vit tant de haine, de volonté mauvaise, de malédiction, qu’il soutint immédiatement ce regard avec une audace nécessaire, bienfaisante, salutaire, apostolique; avec la certitude de pouvoir faire baisser les yeux à cet être inférieur assez téméraire pour vouloir lire en son âme et le juger.

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Ainsi s’affrontèrent-ils quelques instants, tous deux tendus, appelant chacun les forces obscures capables de terrasser l’autre par la seule puissance du regard. Ce fut le crapaud qui céda. Ses pattes tout à coup se tendirent et restèrent raides, étirées. Sa gueule raboteuse s’ouvrit lamentablement, souillée d’une bave épaisse. Il ne fut plus dès lors qu’une pauvre dépouille de peau épaisse, racornie, sans vie, que l’abbé Erpénius, très impressionné de son succès, retourna craintivement de son bâton.

La soudaine conscience de son étrange pouvoir ne laissa pas d’embarrasser le prêtre. L’incident l’obséda longtemps. Il ne savait trop à quoi attribuer la force mortelle qui lui avait permis de foudroyer le malheureux crapaud. Il s’efforçait en vain de ne pas attacher trop d’importance à l’événement. Il se crut victime tout d’abord d’un hasard malicieux qui l’aurait mis en présence d’une bête malade, agonisante déjà, qui aurait succombé à tout autre chose qu’à la puissance de son regard et de sa volonté meurtrière. Mais peu à peu, trouvant en cela même un motif d’orgueil assez pernicieux, il se persuada de l’existence possible en lui d’un charme assez efficace pour lui permettre de dispenser à son gré la mort aux espèces inférieures.
Il lutta à plusieurs reprises contre la tentation de renouveler l’expérience, décida même de s’en ouvrir à un vieux prêtre de ses amis qui aurait pu l’éclairer sur ses devoirs, renonça à cette démarche jugée soudain un peu naïve, et finalement retomba dans sa faute.
Car il eut désormais la conscience d’une faute. Faute d’orgueil et d’imprudence à laquelle le poussait une inclination trouble, coupable, diabolique même lui sembla-t-il. L’abbé Erpénius recommença donc. Il foudroya deux crapauds encore. L’un dans l’eau fétide qui suintait d’un fumier derrière sa maison; l’autre, dans la cave de la sacristie. Ce fut étonnamment rapide. A son approche, comme mystérieusement averties de ses intentions et de son redoutable pouvoir, les malheureuses bêtes tentèrent de se dérober à sa vue en s’enfonçant sous des détritus ou des pierres. Il les en délogea. Il lui suffit alors d’un seul regard bien en face pour les priver de la vie comme aurait fait une décharge électrique.
La confirmation évidente d’une aussi redoutable faculté fut à l’origine d’une orientation nouvelle dans l’existence du prêtre. Son aspect physique gagna encore en sombre austérité. Son regard devint plus difficile à supporter. Son visage se fit plus osseux, plus inquiétant. Délaissant les devoirs de sa charge, il donna matière à de nouvelles suspicions, à de nouveaux commérages. Rien de précis ne pouvait être retenu contre lui. La ténébreuse grandeur de sa solitude lui valut de ne pas s’attirer de graves ennuis. Mais une passion terrible était née, à laquelle il ne pouvait résister malgré son ardente bonne volonté et le secours de la prière.

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Il passait de longues heures dans la cave humide de sa demeure où il s’éclairait de flambeaux de résine. Là, dans les ténèbres froides il se livrait à de mystérieuses et damnables pratiques.
Il élevait des crapauds pour la seule joie de les faire mourir d’un regard appuyé.
A ce jeu maudit, il était devenu d’une extraordinaire adresse. Pareil à un assassin, éprouvant les mêmes voluptés secrètes, retournant à son charnier avec une avidité voisine de la folie, il extrayait des caisses puantes et des cuves glacées les sujets qu’il avait choisis. Il avait des pincettes de bois avec lesquelles il saisissait l’animal à mi-corps, ce qui lui permettait de l’approcher de son visage, pattes tendues d’effroi et d’horreur. Il tuait d’un seul coup ou à petites doses, en refermant vite les yeux pour faire durer le plaisir, ou d’un seul œil, parfois à travers des lunettes vertes, rouges ou bleues.

Son élevage était méthodiquement organisé. Il avait fait venir de partout des ouvrages d’histoire naturelle et des relations de voyages. Il se documenta chez Don Antoine d’Ulloa, chez Roësel, chez Dauberton, chez l’abbé Spallanzani. Il connut par le menu les mœurs des crapauds, les poisons qu’on en tire, leurs propriétés médicales. Il fit venir du monde entier des spécimens rares, en couples, surveilla leur reproduction. Sa collection s’augmenta ainsi, au hasard de ses relations avec des naturalistes étrangers, de l’écœurant rayon vert, couleur de chair, strié de lignes vertes; du brun aux pieds palmés sentant l’ail et la poudre à canon; du calamite méphitique qu’il dut mettre en cage grillagée pour l’empêcher de grimper le long des murs; du couleur feu qui a un rire d’homme, du pipa olivâtre et comestible dont il mangea un soir un vieux mâle bouilli à l’eau; du cornu hérissé d’épines dont le pied à l’orteil écarté évoque monstrueusement l’idée d’une main humaine; du criard à voix rauque emplissant la cave de ses appels discordants; du goitreux; du pustuleux; du bossu …
Ce fut une ménagerie infâme, malodorante, grouillante, coassante, sans cesse choyée et suppliciée, où la raison de l’abbé Erpénius acheva tout doucement de sombrer. De naturaliste, le malheureux prêtre se fit bientôt magicien. Il ne quittait sa cave infernale que pour son bureau encombré de vieux ouvrages et de grimoires. Il y apprit l’art de préparer les poudres de crapauds, les onguents d’yeux, de fiel, de cœur, le tannage des peaux dont on relie les livres maudits et qui servent à confectionner les gants permettant de toucher impunément les plaies des lépreux!
Son pouvoir occulte s’accrut rapidement par l’exercice. Il sut l’employer savamment, le doser. Ne plus tuer seulement avec la force brutale de l’éclair, mais rendre aveugle, briser les reins, faire éclater les ventres blafards. Il put agir à distance, de derrière un écran, un bandeau sur les yeux ou une cagoule sur la tête. Quand il pénétrait dans l’immonde cave, un frisson animal agitait tous ses pensionnaires affolés.
Un fluide le précédait qui provoquait l’épouvante, la colère impuissante, le désespoir. Le silence se faisait pendant le temps que durait son choix. Plus un coassement, plus un grattement, plus un soupir. Seulement dans le noir, le halètement angoissé et monstrueux des victimes possibles. Et quand il avait emporté dans ses horribles pincettes de bois le sujet de sa nouvelle expérience, tordu d’angoisse, c’était un concert d’imprécations: soulagement et haine, malédiction inférieure qui lui arrachait un mauvais rire et l’entraînait à cracher sur les caisses fétides où croupissait tant d’horreur …

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Son regard, il en était sûr, agirait aussi sur des animaux évolués, sur l’homme même. Puissance inouïe qui séparerait l’âme du corps. Qui sait, réduirait peut-être même cette âme au néant … Il n’avait pas repoussé la monstrueuse tentation. Dans son esprit le crime était dès lors déjà commis.
Des enfants jouaient à l’orée du bois, les groupes se poursuivaient à grands cris. Très loin, sur la route une carriole passait au trot d’un cheval maigre autour duquel aboyait un chien. D’où il était, vautré dans l’herbe, le menton sur les poings, il apercevait à l’horizon la grand-route bordée d’arbres et, devant elle, le vallonnement désert des champs de blés et des prés. Là, une solitude énorme. Quelque chose d’accroupi et de complice. Peu à peu une exaltation nouvelle, impérative le pénétrait. Elle était doucement enivrante, fatale. Il fallait désormais qu’il agisse. L’événement était inéluctable.
… A quelques pas de lui, seul, délaissé par ses camarades, un petit enfant au coin d’un buisson enlevait une pierre de son soulier …
Et voilà que l’abbé Erpénius s’arrête soudain. Dans la poussière, à ses pieds, il a aperçu quelque chose. Une humble, une misérable bête qui capte son regard et le fait tressaillir. Misérable gibier en ce moment pathétique. Stupide animal qui semble tout ignorer du drame grandiose qui se prépare. L’abbé Erpénius ne peut s’empêcher de sourire. Ne le connaît-il donc pas, ce petit crapaud petite gueule béante de surprise? Qu’il apprenne donc à ses dépens! … Le terrible regard se jette sur cette boule poussiéreuse et haletante, comme une décharge électrique … Chose effarante, le crapaud soutient ce regard …
Et ce fut pour l’abbé, comme une barre de fer qui l’aurait frappé en plein front. L’abbé Erpénius porta très vite les mains à son visage. Il était dans l’obscurité tout à coup. Dans un noir atroce. Les bruits de la nature autour de lui avaient cessé. Il était au milieu d’un grand bourdonnement inhumain, comme un plongeur dans une eau trop profonde, qui ne parvient pas à revoir l’air libre.
… Après quelques jours de torpeur, entrecoupée d’accès de délire véritablement démentiels, l’abbé Erpénius reprit tout doucement connaissance. Il paraissait sortir d’un cauchemar affreux, émerger d’un brouillard épais, lent à se dissiper. Bientôt sa guérison fut certaine. Il n’avait pas encore prononcé une parole mais déjà on le devinait merveilleusement lucide, léger, insouciant, libéré de son obsession coupable. Pardonné pour tout dire. Il sourit à ceux qui l’entouraient, anxieux.

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A cette jeune religieuse inconnue, surtout, qui le regardait avec ferveur. Elle avait tant prié pour lui!

Thomas Owen, La cave aux crapauds, 1945

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