Pour une théologie quantique

Premièrement, je considère ce que c’est que le corps d’un homme, et je trouve que ce mot est fort équivoque; car, quand nous parlons d’un corps en général, nous entendons une partie déterminée de la matière, et ensemble de la quantité dont l’univers est composé, en sorte qu’on ne saurait ôter tant soit peu de cette quantité, que nous ne jugions incontinent que le corps est moindre et qu’il n’est plus entier; ni changer aucune particule de cette matière, que nous ne pensions par après que le corps n’est plus totalement le même ou idem numero. Mais lorsque nous parlons du corps d’un homme, nous n’entendons pas une partie déterminée de matière, ni qui ait une grandeur déterminée, mais seulement nous entendons toute la matière qui est ensemble unie à l’âme de cet homme; en sorte que, bien que cette matière change, et que sa quantité augmente ou diminue, nous croyons toujours que c’est le même corps idem numero, pendant qu’il demeure joint et uni substantiellement à la même âme.
De plus, je considère que, lorsque nous mangeons du pain et buvons du vin, les petites parties de ce pain et de ce vin, se dissolvant en notre estomac, coulent incontinent de là dans nos veines, et par cela seul qu’elles se mêlent avec le sang, elles se transsubstantient naturellement, et deviennent partie de notre corps; bien que, si nous avions la vue assez subtile pour les distinguer d’avec les autres particules du sang, nous verrions qu’elles sont encore les mêmes numero, qui composaient auparavant le pain et le vin; en sorte que, si nous n’avions point égard à l’union qu’elles ont avec l’âme, nous les pourrions nommer pain et vin comme devant … Or cette transsubstantiation se fait sans miracle. Mais, à son exemple, je ne vois pas de difficulté à penser que tout le miracle de la transsubstantiation, qui se fait au Saint Sacrement, consiste en ce qu’au lieu que les particules de ce pain et de ce vin auraient du se mêler avec le sang de Jésus-Christ et s’y disposer en certaines façons particulières, afin que son âme les informât naturellement, elle les informe, sans cela, par la force des paroles de la Consécration; et au lieu que cette âme de Jésus-Christ ne pourrait demeurer naturellement jointe avec chacune de ces particules de pain et de vin, si ce n’est qu’elles fussent assemblées avec plusieurs autres qui composassent tous les organes du corps humain nécessaires à la vie, elle demeure jointe surnaturellement à chacune d’elles, encore qu’on les sépare.

Au Père Mesland, le 9 février 1645

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Weeninx, René Descartes

La vocation de la philosophie cartésienne n’est en aucun cas théologique, comme l’est par exemple celle de Thomas d’Aquin. Il reste que Descartes ne manque pas une occasion de montrer que sa méthode ne le cède en rien sur celle de la scolastique en quelque domaine que ce soit … y compris dans le domaine théologique, et ici pour l’eucharistie -dont il est inutile de préciser combien elle était au centre des querelles théologiques de l’époque. Rappelons seulement que pour la théologie scolastique, le ceci est mon corps prononcé par le Christ lors du dernier repas doit être compris littéralement: contrairement aux changements naturels, dans lesquels la substance demeure sous des accidents différents, c’est ici (surnaturellement) l’accident (l’apparence du pain, sa taille, sa couleur, sa saveur, etc …) qui demeure en changeant de substance.
Descartes propose un tout autre modèle, fondé sur une double conception du corps.

1/ Au sens de la physique géométrique, qui identifie le corps et l’étendue, le corps n’est que la désignation d’un découpage de l’étendue et d’une certaine quantité de matière.
2/ Au sens du composé, le corps désigne toute la matière qui est unie à l’âme, quelque modification qui survienne (régénération, croissance, décroissance, amputation, etc.) à cette matière. Cette équivocité permet à Descartes de fournir un modèle naturel de transsubstantiation avec la digestion (conçue sur un schéma strictement mécanique): ainsi, les parcelles de pain et de vin ingurgités, digérées et mêlées à mon sang peuvent être dite au sens 1 (où l’on ne considère que la matière en soi et l’étendue) appartenir au pain et au vin, tout en étant dite au sens 2 appartenir à mon corps, puisque mon corps ne désigne pas une quantité de matière déterminée, mais n’importe quelle matière dès lors qu’elle est informée par mon âme.
Si mon âme est capable d’informer du pain et du vin et mon corps de s’identifier avec le pain et le vin, en quoi y a-t-il miracle dans l’eucharistie? En ce que, naturellement, notre âme ne peut informer le pain et le vin que s’ils sont conjoints à certains organes (le sang, lui-même joint à d’autres organes pour former un corps vivant); le caractère surnaturel consiste en ce que les mêmes pain et vin peuvent être informés alors qu’ils sont éloignés de ces organes et placés dans une disposition différente. Le miracle ne touche donc pas le fait-même de la transsubstantiation, qui est naturelle, mais seulement les conditions dans lesquelles elle s’opère.

Thierry Gontier

La transsubstantiation est naturelle si on la pense sous le modèle de la digestion. Ce qui est surnaturel est que l’âme de J.C. se joigne à des corps séparés pour les transformer. Mais le sur-naturel n’est-ce pas le culturel, miracle ou merveille de la puissance de la parole (ici de la consécration)?