Guadeloupe, Mai 1967

Se trouvait-il au mauvais moment au mauvais endroit? Quelques heures avant que le syndicaliste Jacques Bino ne fut tué par balles près d’un barrage dans le quartier Henri-IV, à Pointe-à- Pitre, Solange Yvon Coudrieu, 72 ans, venait d’acheter du pain dans la même rue.

Un hasard. J’ai vu un tas de détritus sur la chaussée. J’ai pris mes précautions pour que ma voiture ne touche pas les palissades. J’ai fait demi-tour. Quand les forces de répression se mettent en place, il faut faire très attention, prévient l’ancien maître nageur diplômé. Il y a plus de quarante ans, il en a fait l’expérience.
C’était le vendredi 26 mai 1967. À l’époque, la situation sociale est difficile en Guadeloupe, le climat particulièrement tendu. Deux mois auparavant, l’agression raciste d’un ferreur de chaussures noir, à Basse-Terre, par un commerçant blanc qui avait lancé son berger allemand sur lui avait provoqué trois jours d’émeutes.
Quelques jours plus tard, les ouvriers du bâtiment se mettent en grève pour réclamer une augmentation de salaire. Le 26 mai, une réunion prévue entre le syndicat et le patronat, à la chambre de commerce, tourne mal. Le représentant patronal, à la table des négociations, aurait déclaré: Quand les Nègres auront faim, ils reprendront le travail.

52175_guadeloupe-centimes-avers L’entrevue est suspendue, les esprits s’échauffent. Le patron est bousculé. Les forces de l’ordre s’interposent, repoussent les ouvriers. Les manifestants lancent des pierres et des conques de lambi (des coquillages). Les CRS ripostent à balles réelles. À l’issue d’une journée d’affrontements, un message laconique à la radio rassure les habitants: Le calme est revenu à Pointe-à-Pitre.

Solange Yvon Coudrieu décide de sortir de chez lui. Je n’avais rien à voir avec la grève. Je voulais aller chercher un cadeau que j’avais commandé pour la fête des Mères, raconte le vieux monsieur, comme si l’événement qui a bouleversé sa vie s’était passé hier. Il se dirige vers la mairie pour vérifier l’information diffusée sur les ondes. Les bureaux étaient fermés, j’ai rebroussé chemin. En regardant autour de moi, j’ai aperçu une 2 CV emboutie dans une DS en feu. Une Jeep est passée avec des militaires. Je me suis dit qu’ils allaient dégager les véhicules. Soudain, une détonation. Assis sur un pliant, un homme vêtu de blanc s’est écroulé. Une seconde déflagration m’a soulevé de terre. J’ai senti ma jambe exploser. J’ai fait le mort ainsi qu’on me l’avait appris durant mon service militaire en Algérie. Puis je me suis traîné sous le halo d’un réverbère. Il devait être 19h30. J’ai crié Aidez-moi, aidez-moi!. Je me concentrais sur le clapotis de l’eau dans une fontaine pour rester conscient. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. C’est ma devise de sportif. Elle m’a aidé à tenir. Je voulais témoigner.

Les voisins le reconnaissent, le hissent dans une Dauphine. Une ambulance l’emmène à l’hôpital sous des tirs persistants. Je savais que ma jambe tenait grâce à mon pantalon, raconte Coudrieu.
Opéré à la lueur d’une bougie, il est amputé deux jours après. Suit une rééducation en métropole, et cinq ans de procès contre l’État.

On m’a abattu dans le dos, comme un lapin, ne décolère pas le vieil homme persuadé d’avoir été visé à dessein à la jambe droite, comme les esclaves qui tentaient de s’échapper. Je ne suis pas certain qu’il y ait eu de telles consignes. Même si c’est le ressenti de M. Coudrieu, tempère Jean-Pierre Sainton, maître de conférence à l’université Antilles-Guyane. Auteur d’une des rares études publiées sur le sujet, avec Raymond Gama, enseignant d’histoire et de géographie au Moule, et membre du LKP, l’historien a effectué des recherches approfondies sur cet épisode douloureux qui a marqué sa jeunesse. J’avais 15 ans à l’époque. J’étais en cinquième, au lycée Carnot, lorsque les échauffourées ont commencé place de la Victoire. Nous entendions les tirs. J’aurais pu me faire descendre à la sortie des cours. Les CRS tiraient sur n’importe qui.
Le chiffre du nombre de victimes n’a jamais été publié. Selon ses informations, le premier communiqué de la préfecture fait état d’un seul mort: Jacques Nestor, militant connu du Gong (Groupe d’organisations nationalistes de la Guadeloupe). Le 30 mai, une note du préfet mentionne sept morts et sans doute beaucoup plus. En 1985, Georges Lemoine, secrétaire d’État de François Mitterrand en charge des DOM-TOM, parle de quatre-vingt-sept victimes. L’universitaire penche pour une quarantaine de morts, mais il salue le courage du ministre, premier à évoquer publiquement les événements de 67. Car aussi étrange que cela puisse paraître, alors que les rafles et les ratonnades durent trois jours et donnent lieu à des centaines d’arrestations, de blessés et de disparitions selon les témoignages recueillis par l’historien, l’omerta est totale.
Relayé à l’époque par tous les quotidiens et de grandes plumes comme Jean Lacouture le procès des dix-huit Guadeloupéens arrêtés et jugés à Paris, par la cour de Sûreté de l’État, en février et mars 1968, n’y changea rien.

Guadeloupe Un grand voile s’est abattu sur cette page dramatique de l’histoire nationale. La première commémoration a eu lieu en mai 2007, lors de l’édification d’une fresque sur place, réalisée grâce à une souscription populaire.

A qui veut l’entendre, le patriarche, auquel Élie Domota, porte-parole du mouvement, a rendu hommage, témoigne: Ma dignité humaine a été bafouée. Je veux rendre leur mémoire aux Guadeloupéens.

Isabelle Spaak, VSD, 25 février-3 mars 2009