Terre des Dombes, une insatiable cupidité t’a rendue maudite !

Le 14 frimaire an II, la Convention promulgue un décret qui ordonne l’assèchement immédiat de la quasi-totalité des étangs du pays. La réaction thermidorienne en empêche finalement l’application. Mais pourquoi la carpe, poisson le mieux représenté dans les étangs, est-elle ainsi devenue aux yeux du législateur un animal contre-révolutionnaire?
C’est à cette question moins frivole qu’on pourrait le croire que cherche à répondre Reynald Abad, dans La Conjuration contre les carpes.

Au XVIIIe siècle, la pisciculture est beaucoup moins destinée à la subsistance paysanne qu’à la cuisine des monastères ou des riches citadins. C’est donc une activité à part dans l’économie d’Ancien Régime, hautement spéculative et liée à une pratique religieuse: le carême. L’élevage des poissons exige des investissements importants et de vastes terres. Les propriétaires d’étangs sont le plus souvent des communautés ecclésiastiques ou des seigneurs, ces derniers jouissant fréquemment du monopole de création. L’étang est l’objet d’une de ces polémiques médicales dont le siècle des Lumières, inventeur de l’idée de santé publique, a le secret.
Les théories aéristes, alors très en vogue, selon lesquelles les conditions climatiques (en particulier l’humidité et la qualité de l’air) exercent une influence prépondérante sur les maladies, incitent les élites éclairées à condamner les eaux stagnantes. Les étangs constituent un risque sanitaire non seulement pour les habitants des zones proches mais aussi, comme l’affirment certains, pour la population du royaume tout entier.
De médicale, la question devient ensuite agronomique quand l’abbé Rozier, auteur du célèbre Dictionnaire universel d’agriculture, procède à une condamnation sans appel, mais non sans éloquence, de la pisciculture: Terre infortunée, terre qu’une insatiable et mal entendue cupidité a rendue maudite, comment êtes-vous encore habitée!

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Menace contre la société, les étangs deviennent dans les années 1780 une question d’intérêt général. Beaucoup d’auteurs en appellent à l’État afin qu’il les interdise. Une telle intervention ne serait-elle cependant pas contraire au respect de la propriété privée, principe le plus incontestable de la société civile pour tous les philosophes, qu’ils soient du côté de la monarchie ou de celui des Lumières? Beaucoup, comme Condorcet, estiment que des aménagements avec ce principe sont possibles dans le cas des étangs car c’est l’intérêt public qui est en cause.
Rien pourtant n’est encore décidé avant la Révolution, peut-être parce que les premiers concernés, les paysans, ne formulent aucun grief contre les étangs, comme en témoignent leurs cahiers de doléances. Avec la Révolution, le débat prend soudain une dimension politique. Le paradoxe est que, cette fois, ce sont des villages et non des villes que viennent les premiers assauts contre les étangs, en Bresse et dans le Bas-Limousin. Ce changement n’est pas la conséquence du débat précédent car il s’agit d’une révolte anti-seigneuriale: les paysans s’en prennent à un signe de distinction sociale et à un symbole du système d’oppression que la Nuit du 4 août n’avait pas touché. Les villageois sont relayés par les clubs révolutionnaires de province qui donnent une forme politique au mouvement paysan en revendiquant la suppression de tous les étangs.
Protestation entendue à Paris, car les chefs de la Révolution considèrent comme Condorcet que le sacro-saint droit de propriété peut être abrogé si le propriétaire fait un mauvais usage de ses terres. Désormais, bien plus qu’une simple mise en valeur de la terre, les étangs apparaissent comme un symbole fort du despotisme et de la religion. La situation s’exaspère en 1793, la guerre radicalisant le discours révolutionnaire. Robespierre met en avant avec succès l’idée du droit à l’existence, plus précieux que le droit de propriété. Parce qu’il prend la place du champ de blé nécessaire à l’approvisionnement des troupes de la République de plus en plus mal nourries, le poisson d’étang s’affirme comme un animal contre-révolutionnaire.

Et un beau parcours historique par la littérature