La vision du complot contribue à la délégitimation de la démocratie …

Le complotisme ou conspirationnisme est l’un des grands mythes politiques modernes. Son message central est que l’his­toire universelle s’explique par l’action des sociétés secrètes, et que la politique mondiale est dirigée par de redoutables manipulateurs.

Le mythe du complot mondial ou méga-complot a été fabriqué à la fin du 18éme siècle et il s’est enrichi depuis lors.

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 Ce qui caractérise la vague complotiste observable depuis plus de trois décennies, et qui a récemment pris une grande ampleur, c’est qu’elle ne touche plus seulement les milieux d’extrême droite, mais s’étend à des publics divers qui ne sont pas politisés. En se mélangeant avec des thèmes empruntés à l’ésotérisme, la vision du complot est devenue un phénomène culturel.

Ce dernier peut être éclairé par deux hypo­thèses portant sur de grandes transformations du champ des croyances. Tout d’abord, le retrait des grandes religions politiques ou séculières comme le commu­nisme. La croyance au progrès, conçu comme un mouvement global du moins bien vers le mieux, n’est plus attractive pour un nombre croissant de nos contemporains, qui se sont laissé convertir au catastrophisme de l’éco­logie profonde, ou radicale. Nous avons vécu, nous autres Occidentaux, pendant deux siècles et demi sous le ciel de la foi dans le pro­grès. L’âge de l’avenir radieux est derrière nous.

Le deuxième phénomène, bien connu des historiens des religions, est celui de la séculari­sation, soit la limitation de l’influence des grandes religions monothéistes. Cette restric­tion de la sphère religieuse produit un vide dans lequel vont s’engouffrer des réponses simplistes à la demande de sens, dans un contexte marqué par l’incertitude et le désar­roi. Cette demande est en friche. Mais l’offre l’est tout autant. Le marché de l’ésotérisme et des nouveaux mouvements religieux ou magiques est en expansion. Les réponses apportées vont de la secte totalitaire, sur le modèle de l’Ordre du Temple solaire, aux tech­niques de développement personnel, aux médecines douces de style New Age, à visage sympathique. Dans ce nouvel espace des croyances proli­férantes, où se mêlent quête du sens caché et rêves d’initiation, l’imaginaire du complot s’est naturellement réinstallé. Le goût du secret et du décodage, l’attrait du mystère, l’intérêt pour les machinations ou les mani­pulations, la fascination exercée par l’action des forces invisibles, la peur d’une dictature occulte: autant de composantes de la nouvelle synthèse que je qualifie d’ ésotéro-complotiste. Le sens de la politique mondiale est révélé dans les mauvaises intentions des hommes, ou plutôt, de certains groupes d’hommes, manipulateurs ou conspirateurs. Ces derniers une fois démasqués, les mal­heurs du monde s’expliquent enfin: ils ont une cause.

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Y a-t-il un socle commun entre la masse de pamphlets dénonçant des complots organisés par des puissances occultes et des arte­facts culturels immensément populaires comme les romans de Dan Brown, ou Anges et démons?

On peut résumer par trois ou quatre propo­sitions la vision du complot: rien n’arrive par accident; tout ce qui arrive est le produit de l’accomplissement d’un programme, donc résulte d’intentions ou de volontés humaines; rien n’est tel qu’il paraît être; tout est lié, mais de façon occulte.

Il faut donc déco­der, ou plutôt décrypter, sans fin. Car derrière le secret, il y a l’ultra-secret, voire l’hyper-secret, à jamais inaccessible. Le fait même de ne pas pos­séder de preuves du complot devient la preuve suprême.

Les gens qui croient au com­plot sont contraints de faire un travail intellectuel comple­xe et toujours décevant. Ils sont portés par le désir de preuve, mais restent persua­dés qu’on ne pourra jamais rien prouver. L’esprit complotiste est porté par le soupçon infini. Ce plaisir du décodage qu’on trouve à la lecture du Da Vinci Code et ses dérivés (les soi-disant décodeurs du roman) est au fondement d’une consommation de type esthétique et ludique. Le com­plot n’est pas seulement mis à la sauce politique des halluci­nés des arrière-loges ou des maîtres cachés, il est aussi mis en scène par une industrie culturelle qui fabrique des produits avec les sociétés secrètes et les conspirations. Certes, jouer à dénoncer ne revient pas à dénoncer. Mais des jeux vidéo comme Illuminati-Nouvel Ordre mondial (INWO), en divertissant, contribuent à inculquer les schémas complotistes.

Quand surgissent historiquement les premières théories du complot?

Il faut remonter à la Révolution française. Entre 1789 et 1792, plusieurs pamphlets sont publiés sur le thème du complot maçonnique ou illuministe derrière la Révolution fran­çaise. On y trouve déjà le schéma qui structure toutes les visions du complot, de la simple peur du complot à la mythologie complotiste. Le schéma est le sui­vant: les événements cachent leur cause; pour accéder aux causes, il faut savoir décrypter; pour péné­trer les coulisses du théâtre historique, il faut bénéficier d’une initiation. Le postulat est que des êtres mal­faisants, dans les ténè­bres, ont élaboré un plan de destruction de la civilisation chré­tienne et de l’ordre monarchique. La véri­table histoire est une histoire secrète. L’his­toire officielle ne peut qu’être mensongère. D’où la proximité du complotisme avec l’ésotérisme, lequel impli­que, dans les formes qu’il a prises au 19éme, une vision de l’his­toire fondée sur l’accès à un sens caché.

Quel est le premier ordre secret accusé de tous les maux?

Cet ordre politique secret est celui des Illuminati, des éclairés. La mythologisation s’opère sur une base empirique: les Illuminés de Bavière ont existé. Cette société secrète de type maçonnique a bien été fondée, le 1 mai 1776, par le juriste Adam Weishaupt (1748-1830), issu d’une vieille famille allemande chrétienne, et ancien élève des jésuites. Le fait qu’il n’est pas juif va beaucoup gêner les auteurs conspirationnistes de la deuxième moitié du 19éme siècle. Mais au moment où la légende se forme, le complot juif n’est pas à l’ordre du jour, les regards inquiets ne se braquent que sur le complot maçonnique ou illuministe.

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La diabolisation de l’illuminisne en France, est due principalement à Augustin de Barruel, qui, pour rédiger ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), s’est sérieusement informé à propos des Illuminés de Bavière, mais pour les traiter comme un mythe, en exagérant leur importance et en fantasmant leur puissance. Il est difficile d’estimer leur nombre, entre 200 et 2000, pour toute l’Europe. On n’a pas fait la Révolution avec quelques centaines d’Illuminés bavarois. L’ordre des Illuminés est dissous par le gouvernement bavarois en mars 1785. Il n’a plus aucune importance après cette date. Mais la légende a été formée -par l’abbé Barruel et par John Robis en Angleterre, en 1797-1798: des conspirateurs partisans d’une révolution mondiale veulent détruire la civilisation chrétienne et monarchique.

Quand l’élément juif s’insère-t-il dans la mythologie du complot?

Avec Barruel encore, lorsqu’il devient, à partir de 1806, un faussaire, qui va d’ailleurs faire école. Il rédige une lettre qu’il prétend avoir reçue, de Florence, d’un certain capitaine Jean-Baptiste Simonini. L’information confidentielle que lui transmet Simonini est que toutes les sectes et sociétés secrètes du monde ont pour tête la judaïque -ainsi, les juifs formeraient une secte internationale dont la puissance reposerait sur l’or. Ce faux est d’abord diffusé de manière confidentielle. Il est republié en 1878, puis largement diffusé en Europe puis aux États-Unis, et utilisé comme preuve de ce que la maçonnerie serait secrètement dirigée par les juifs, à leur seul profit.

Ce premier faux antijuif est accompagné d’un second: le Discours du rabbin (diffusé en Europe à partir de 1872), extrait d’un roman paru en 1868, à Berlin, dont un chapitre met en scène un Grand Rabbin exposant devant les représentants des douze tribus d’Israël, au cours d’une assemblée secrète (et bien sûr nocturne) le prétendu programme juif de conquête du monde.

L’Église décide de lan­cer, à ce moment, sa grosse machine de propa­gande contre la maçonnerie dénoncée comme suppôt d’une conspiration internationale (encyclique de Léon XIII: Humanum genus, 1884), en y ajoutant ce que les stratèges du Vatican pensent être un ingrédient attractif, l’idée que la maçonnerie, dans ses origines et sa direction, est juive.

Lorsqu’en 1886 Edouard Drumont publie son best-seller, La France juive, il reprend la thèse selon laquelle la judéo-maçonnerie aurait organisé et mené à bien la Révolution française. Drumont identifie Weishaupt comme juif, et judaïse l’ordre des Illuminés qui, pourtant, ne comportait que peu de membres d’origine juive. Mais les propagan­distes n’ont que faire de la vérité historique.

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Dreyfus, par Lenepveu, 1899

Le protocole de Sion, autre faux célèbre qui va s’imposer sur le marché de la conspiration au XXéme siècle, sont fabriqués et rédigés en français, à Paris, en 1900-1901, par un faussaire, le Russe Matthieu Golovinski, agent occasionnel de la police secrète tsariste, l’Okhrana. Ce mercenaire textuel travaille régulière­ment à la Bibliothèque nationale et fabrique, avec les moyens du bord, les Protocoles. Ces derniers passent en Russie en novembre 1901, où ils sont d’abord traduits et diffusés de manière artisanale. Ils sont publiés à Saint-Pétersbourg, dans une édition abrégée et en feuilleton, pendant l’été 1903, dans le journal Znamia (Le Drapeau), sous le titre Programme juif de conquête mondiale. Cette première publication est due à Krouchevan, antisémite militant d’extrême droite qui avait coorganisé le terrible pogrom de Kichinev (ville alors située en Russie, et aujourd’hui en Moldavie), en avril de la même année. C’était là légitimer le pogrom et appeler au meurtre contre les juifs. Le 11 septembre 1903, quatre jours après la parution de la fin du faux antijuif, avait lieu le pogrom de Gomel (Biélorussie).

Comment expliquez-vous que, parmi tous ces textes conspirationnistes publiés à l’époque, prétendument issus de milieux juifs, les Protocoles l’aient, et de très loin, emporté?

Il s’agit d’un faux hautement indéterminé, très peu contextualisé, donc éminemment recyclable ou recontextualisable. Il met en scène un sage de Sion qui s’adresse à ses pairs, on ne sait quand ni où. On ne connaît ni son identité ni le lieu de la réunion. On ne sait pas non plus qui sont les pairs, ni à quelle société secrète ils appartiennent. Après tout événement convulsif, perçu comme un incompréhensible désordre et procurant un désarroi de masse, où les individus sont en quête d’explications, les Protocoles répondent à la demande de sens: après la première guerre mondiale, à l’annonce de la seconde après la création de l’État d’Israël en 1948, après la guerre de six jours de juin 1967, après les attentats antiaméricains du 11 septembre 2001.

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Si les Protocoles ont pu se mondialiser à partir de 1920, c’est parce qu’ils ont été branchés sur la révolution bolchevique, qui sidère l’Europe. Le 8 février 1920, dans l’Illustrated Sunday Herald, Winston Churchill publie un article, Sionisme versus bolchevisme, où il explique que c’est la même bande internationale de juifs, de Weishaupt (fondateur des Illuminés de Bavière) à Marx, et de celui-ci à Trotski, Béla Kun, Rosa Luxemburg et Emma Goldman (militante américaine anarchiste et communiste, 1869-1940), qui fomentent les révolutions pour anéantir la civilisation. Un homme de grande intelligence et de haute culture a pu être victime de la croyance au complot illumino-bolchevique. Au début des années 1920, pendant quelque temps, à peu près toute l’élite intellectuelle européenne a cru que, de la révolution française à la révolution bolchevique, ON aurait tout organisé et programmé.

Passons aux romans de Dan Brown. Ils ne font pas que vous amuser. Ils paraissent vous inquiéter. Pourquoi?

Dan Brown est un faiseur, qui connaît les ficelles. Et il faudrait mentionner de très nombreux autres noms d’auteurs, moins célèbres. Cela dit, il me semble qu’à travers des formes littéraires, ludiques et cinématographiques souvent séduisantes, se construit une machine de guerre antidémocratique.

Ce qu’on peut craindre, c’est qu’en consommant ces produits culturels, nos contemporains s’habituent à percevoir les événements et les formes de la vie sociale à travers les lunettes du complotisme: des événements n’auraient pas eu lieu (on connaît les rumeurs négatrices portant sur les chambres à gaz homicides des camps d’extermination nazis, ou sur les attentats antiaméricains du 11 Septembre), des morts accidentelles seraient des meurtres déguisés, des catastrophes naturelles ou des pandémies seraient le résultat de complots criminels, la démocratie ne serait pas ce qu’elle paraît être: dans ses coulisses grouilleraient des sociétés secrètes luttant entre elles pour le pouvoir. Ce qui me paraît moralement détestable dans Da Vinci Code, c’est que Dan Brown présente, comme réels ou historiques, des faits qui relèvent de la fiction.

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Il commence son roman par un prétendu énoncé des faits histo­riques, un prologue où il écrit sous la rubrique Les Faits: La société secrète du Prieuré de Sion a été fondée en 1099, après la première croisade. On a découvert en 1975, à la Bibliothèque nationale, des parchemins connus sous le nom de Dossiers secrets, où figurent les noms de certains membres du Prieuré, parmi lesquels on trouve Sir Isaac Newton, Botticelli, Victor Hugo et Leonardo Da Vinci.

Les millions de gens qui lisent ces lignes se disent que le Prieuré de Sion a effectivement été fondé, en 1099, par Godefroy de Bouillon. Or cette société secrète n’a jamais existé. Elle est l’invention d’un certain Pierre Plantard (dit Plantard de Saint-Clair), un ancien pétainiste, qui s’imaginait descendre des Mérovingiens, et plus lointainement, de Jésus et Marie-Madeleine! L’ennui, c’est qu’un précédent best-seller, l’ouvrage pseudo-historique signé Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, Holy Grail (1982) (L’Enigme sacrée, 1983), avait largement diffusé les billevesées de Plantard. Celui-ci était un mythomane doublé d’un escroc, et avait fondé, en juin 1956, une association loi de 1901: le Prieuré de Sion. Le Prieuré de Sion existe donc bien, mais comme association! Et les Dossiers secrets sont des faux fabriqués par Plantard et l’un de ses acolytes.

A partir de là, le roman de Dan Brown prend un tout autre sens. Le romancier cible par ailleurs l’Église catholique, et laisse entendre que l’Opus Dei est une société secrète de type criminel. Dan Brown joue un peu son abbé Barruel, mais contre l’Église. Il surestime l’importance, il criminalise, il lance son venin, il reprend une légende lancée par un mégalomane et un mystificateur, alors qu’elle avait été dénoncée, en 1988, par Gérard de Sède, écrivain et journaliste français (1922-1994), qui avait lui-même contribué à lui donner une crédibilité auparavant. Dan Brown avait les moyens d’éviter de cautionner ces mensonges au moment où il écrivait son roman. 

 C’est sur le Net, où l’on peut lire le Protocoles des Sages de Sion, que le négationnisme s’est longtemps déversé et épandu, quelles que soient les législations nationales qui interdisent la publication de certains livres ou périodiques. L’un des pamphlets ésotéro-complotistes les plus vendus au cours des années 80, les Sociétés secrètes et leur pouvoir au XXe siècle (traduction allemande, 1993), traduit en anglais en 1995 et connu en France sous le titre Le livre jaune numéro 5, (1997, 2001), a fait le tour du monde sur les multiples sites qui l’ont mis en ligne. L’ouvrage s’inspire expressement des Protocoles (qu’il cite longuement et résume), des pamphlets conspirationnistes américains ou canadiens (William Guy, Allen …), des thèmes majeurs de l’ufologie d’épouvante (les extraterrestres prédateurs) et flirte avec le négationnisme.

La vision du complot contribue à la délégitimation de la démocratie: celle-ci serait une cryptocratie, une oligarchie, une ploutocratie déguisée en système fondé sur la souveraineté du peuple. La démocratie se réduirait à un décor masquant le pouvoir de l’argent, dont le pouvoir de la presse ne serait qu’un relais. Le pouvoir visible cacherait la puissance invisible des conspirateurs et des manipulateurs. Elles supposent que la vérité du politique est toujours ailleurs, dans les coulisses ou dans les souterrains. Prenez la série X-Files: elle réalise la thèse de ce qu’on trouvait dans de multiples pamphlets relevant de l’ufologie conspirationniste: la fusion entre le complot extra-terrestre et le complot gouvernemental américain.

Le récit a été largement diffusé dans la science-fiction d’épouvante: les extra-terrestres sont parmi nous, et ces êtres supérieurs mais prédateurs, nous aident technolo­giquement en échange de cobayes humains cachés dans des laboratoires souterrains protégés par la CIA. Et de nombreux auteurs conspirationnistes (tel Holey) l’affirment: le président Kennedy a été assassiné parce qu’il voulait dévoiler le complot ourdi par le gouvernement américain et les extraterrestres.

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Le 11 Septembre a relancé l’imaginaire du grand complot et l’a nourri de nouveaux thèmes. Il a favorisé en particulier la diffusion de l’idée d’un complot américano-sioniste, pour employer une expression qu’on trouve un peu partout à l’extrême droite et à l’ex­trême gauche ainsi que dans les mouvances islamistes, en France et en Italie, en Indonésie, au Pakistan, en Syrie ou en Irak (avant et après la chute de Saddam Hussein), en Grande-Bre­tagne, dans des mouvances d’extrême gauche plus radicales que leurs homologues fran­çaises (notamment par leur alliance avec les islamistes).

L’observatoire du conspirationisme