2 : Chaque parole, même quand elle échoue, porte une promesse de vérité

Si Dieu se révèle sans réserve car Il est lumière et en lui pas de ténèbres (1 Jn 1,5) et Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître (Jn 15,15)- et  s’il se révèle par le récit selon l’amplitude des temps bibliques, alors il faut postuler que le récit conduit vers l’Un. L’Un se répand en multiplicité narrative, mais le récit est aussi recueillement d’unité, cercle sans mêmeté. En témoignent aussi les mille métamorphoses que les narrateurs d’aujourd’hui font subir (depuis le début du siècle) aux récits de notre culture. Travail du récit, avec ses mille recréations et récréations, dans la littérature contemporaine …

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Je prendrai comme point de départ le substrat annoncé tout à l’heure comme narratif: le Père engendre le Fils. Une intelligibilité plus universelle est donnée en remplaçant ces termes par d’autres: l’origine produit le nouveau. Entre l’origine et le nouveau, nous trouvons l’altérité en même temps que la pure transparence, et il nous semble pouvoir savourer la manière dont l’Un atteint sa forme parfaite là où il y a, cependant, l’un et l’autre. On peut même parler de joie, car c’est là ce qu’évoque le mot nouveau. Joie confirmée et redoublée du fait que le nouveau peut être fidèle et même -surprise- parfaitement fidèle à ce qui est avant lui. Or, justement, l’origine est, par hypothèse, avant lui. Et voilà que être d’origine est une exacte équivalence de être nouveau. Ce nouveau est d’autant plus nouveau qu’il y a quelque chose avant lui, du moment que ce quelque chose d’autre n’est pas autre que l’origine. Nouveauté comme jaillissant vers le dehors -mais pas de jaillissement sans une profondeur du dedans, de l’arrière-fond.

En même temps que la pensée trouve satisfaction à concevoir ce couple de l’origine et du nouveau, son inquiétude la porte à se demander s’il se vérifie dans le réel. Car dans le monde empirique, ce qui se présente comme nouveau ne dérive jamais seulement d’une source, ce qui fait qu’au lieu d’être purement originale, la nouveauté est ordinairement mêlée de répétition. La pensée ne renonce pas, pour autant, à ce repère et ne le rejette pas comme s’il était un vain rêve car elle perçoit au secret de sa propre expérience l’écho de ce schéma. Cela se vérifie avec l’acte de parler. Si banal et si bien reçu qu’il soit de répéter que, toujours, la parole reste en deçà de l’expérience profonde, nous pouvons aussi attester en sens inverse: la parole (et rien d’autre qu’elle) rend sensible le fait que l’expérience est profonde. Ce qui, en nous, veut se communiquer n’est rien d’autre que le nouveau. Chaque parole, même quand elle échoue, porte une promesse de vérité. Sans jamais savoir si cette promesse est fondée, l’humanité, finalement, vit de le croire.

Où, dans le langage, advient la parole? Le début n’est pas l’origine. Le début est le geste, le cri. Mais l’homme qui dit: j’ai faim, ou plutôt, car le j’ai faim ne serait encore que clameur physiologique, en ce temps là nous souffrions de la faim, change le sens de ce qu’il exprime. Là est la signification. La faim cesse d’être l’appel anonyme de cellules en danger, là voilà désignée comme un mal humain, un scandale, quelque chose qui existe mais ne devrait pas exister, contre laquelle on proteste. La faim se proclame, comme le droit se déclare, se vérifie après avoir été déclaré. Les animaux se battent, mais ne combattent pas, ne déclarent pas la guerre.

Jean Grenier, La Connaissance Philosophique, Masson, 1973

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On peut dire que, dans le monde empirique, aucun enchaînement causal ne réalise en plénitude (n’accomplit) ce couple de l’origine et du nouveau mais que ce qu’il y a de plus central dans l’homme le désigne et s’en nourrit. Parler d’engendrement, c’est faire retour au point de départ: le Père engendre le Fils, pour s’aviser que la formule réclame des compléments ou des gloses. Installés dans le langage trinitaire, les termes de Père et de Fils n’en sont pas moins marqués d’anthropomorphisme et, à certains égards, évidemment inadéquats puisqu’il n’est pas de père qui engendre sans le concours d’une mère.

En outre, le langage biblique nous apporte plus que les deux termes de Père et de Fils, si nous entendons et retenons que le Père engendre le Fils monogène (Jn 1,18), c’est-à-dire le Fils unique.

L’origine est unique: Écoute, Israël, YHWH est notre Dieu est YHWH est unique (Dt 6,4). Pour cette raison, le nouveau qu’elle produit ne peut être qu’unique s’il doit lui être adéquat. Ce nouveau ne devant rien qu’à son origine, il ne répète rien d’autre. Et il ne la répète pas non plus, car elle ne pourrait pas produire sa copie sans renier son unicité. Donc: le nouveau ne répète pas son origine; il la fait connaître (Jn 1,18) et, naturellement, la fait connaître comme unique. Il déclare son unicité dont il est non le double mais la vérité, ou la manifestation véridique. On peut concevoir facilement, en effet, une filiation qui révèle des traits communs entre le Père et le Fils, mais comment le Fils peut-il révéler cette unicité qui est négation de toute ressemblance?

Déjà, ce faire connaître ride la surface transparente de l’idée et vient inquiéter son silence. Faire connaître, c’est faire connaître à quelqu’un. Il existe donc un tiers, hors de l’origine et hors du nouveau. Il est invité à entrer dans l’univers de leur unité puisque c’est de la connaître qu’il s’agit et que ce mode de connaissance unit à son objet.

En face du nouveau est l’ancien. En face de l’unique est le multiple. Multiples, nous le sommes par notre nombre, mais aussi par nos divisions. Anciens, nous le sommes parce que soumis à la répétition plus souvent que visités par la nouveauté et plus encore, parce que rebelles à notre régénération et lui préférant notre vétusté. Et nonobstant tout cela et en vue d’y guérir le mal, communication nous est faite de l’unité du Père et du Fils. Tout ce qui se peut dire de l’Esprit se fonde sur l’événement de cette communication.

Nous professons et reconnaissons l’existence d’une entité tierce, commune au Père et au Fils, distincte de chacun d’eux, dans la mesure où nous sommes visités par la connaissance du Père et du Fils: Son amour en nous est accompli. A ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous: il nous a donné de son Esprit (Jn 4,12).

L’étonnant de la révélation trinitaire consiste en ceci: si mystérieuse qu’elle soit, elle porte à l’extrême la proximité du créateur et de la créature. Par elle, en effet, ce n’est pas seulement un objet qui est communiqué: est communiqué ce qui est de nature une communication, par quoi est signifiée une pénétration combien plus grande du don dans le bénéficiaire. De ce fait qu’il est Trinité, le créateur s’unit sans réserve à sa créature et s’y transporte, pour autant qu’elle respecte la gratuité de ce don.Barnett Paintings_0021Barnett Newmann