1 : Le Raconter, tissu de l’Etre

Et le raconter entre les générations.  La relation du père au fils est d’ordre narratif. On se doute qu’il y aura plus à dire, mais c’est là une constatation première: l’un précède l’autre, selon toute expérience que nous puissions en avoir. Il s’agit de l’avant et de l’après, et ceci le long d’une durée qui, même dans les relations que nous expérimentons, prend le temps de se faire sentir et qui, loin d’être accidentelle, structure la vie humaine en profondeur.

Durée plus longue encore, s’il faut attendre que le Dieu Père soit révélé par son Fils. Puis, de même que la deuxième position du Fils se justifie diachroniquement, celle de l’Esprit vient en troisième. Non seulement cette distribution en trois est un fait, mais c’est un fait souligné expressément par l’Écriture. L’Esprit Saint est cet objet de la promesse (Ac 2.33) qui reste encore à attendre alors que le Messie a rempli toute sa mission: Je vais envoyer sur vous ce que le Père a promis, dit Jésus ressuscité (Jn 24,49).

C’est précisément par la descente de l’Esprit qu’il est pour ainsi dire démontré aux habitants de Jérusalem, comme par un indice décisif, que Jésus est remonté auprès du Père pour l’envoyer (Jn 15,26). Mais il a fallu l’attendre jusqu’à cette heure: Il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié (Jn 7,39). Il a fallu ce troisième temps, ou temps de l’Esprit, pour que nous soyons conduits à cette vérité toute entière (Jn 16.33) qui est précisément celle du Père et du Fils. Vérité toute entière, c’est-à-dire avant tout cette Trinité sur laquelle le Nouveau Testament lui-même reste des plus laconiques.

2975605552_d17c429486_bLe vocabulaire patristique appelle éco­nomie ce que nous venons d’appeler, tout simplement et sans craindre la banalité, un récit. Que gagnons-nous à cette transposition? D’abord un rapprochement avec la recherche contemporaine qui s’attache au récit. Le Nouveau Testament parle de Dieu en annonçant sous forme de récit les relations communautaires, ouvertes au monde, du Père, du Fils et de l’Esprit. La Trinité ne se révèle pas seulement à l’homme: elle se révèle aussi dans l’homme. Chemin biblique, chemin de l’homme. L’homme a été créé à l’image de Dieu.

De grands maîtres se sont illustrés pour chercher en l’homme l’image du Dieu trinitaire. Ce fut souvent, notamment avec Augustin, en considérant l’homme individuel, qu’il soit homme ou femme, selon la distri­bution de ses trois facultés, mémoire, intelligence, volonté. Nous observons qu’il s’intéresse à l’homme 1) en tant que couple, 2) en tant que lancé sur une longue durée mesurée par le temps des astres, 3) en tant que doté d’une mission d’animal politique.

Mission exprimée sous forme d’une énigmatique injonction de dominer les animaux, ce qui suggère la sphère du politique plutôt que celle du technique: une humanité appelée à se construire comme humanité, à la fois dans le rapport homme-femme et dans la découverte de son rapport à l’animalité, découverte qui s’effectuera selon que les rapports des groupes et des nations seront, ou non, régis par la violence.